Comment penser la morale aujourd'hui?

La morale a déserté la politique d'une manière dramatique, à notre époque de libéralisme triomphant. Il faut donc rétablir leur lien, en écoutant divers penseurs qu s'en sont soucié: Hume Rousseau, Dewey, Russell, Marx, Gramsci. Je veux ici me faire l'écho de leurs réflexions et de leurs exigences morales, même brièvement.

                                          Comment penser la morale aujourd’hui ? 

La question morale n’est pas suffisamment abordée par les temps qui courent, alors que la politique nous offre le triste spectacle de comportements et d’objectifs qui ont été désertés, littéralement, par la morale elle-même. Or, contrairement à une mode théorique qui voudrait s’en débarrasser, qui remonte à Nietzsche et a atteint certains penseurs modernes comme Foucault ou, hélas Deleuze, il est urgent de la remettre au premier plan, mais sur des bases solides et avec son prolongement politique indispensable.

La première chose à faire est de la distinguer de l’éthique ; celle-ci est constituée de valeurs qui s’enracinent dans la vie (biologique, psychologique et individuelle, sociale ou historique aussi), avec ses préférences existentielles ; elles sont donc particulières et sont strictement facultatives. Elles définissent alors ce que Nietzsche (toujours) a appelé un bon et un mauvais propres à tel individu ou tel groupe. La morale, elle, c’est tout autre chose et c’est Kant qui l’a le mieux portée au concept dans sa nature véritable , même si on doit séparer ce qu’il en dit de son système d’ensemble. Elle est constituée de valeurs rationnelles, universelles (au moins en droit) et obligatoires, dont le respect de la personne humaine chez tous est le meilleur archétype. Elle nous met alors en présence du bien et du mal, avec leur objectivité propre.

Mais une fois qu’on l’a ainsi  définie, on est confronté à la redoutable interrogation consistant à expliquer son existence et à fonder ses valeurs, dans un contexte philosophique où désormais le matérialisme s’impose scientifiquement contre toutes les formes d’idéalisme ou de spiritualisme qui ont dominé la pensée depuis des siècles. Or l’histoire de la philosophie nous offre des exemples de penseurs qui s’en sont préoccupé, ont scruté l’origine des valeurs morales et affirmé leur existence : Hume dont l’empirisme est proche du matérialisme et qui part  d’impressions sensibles ou de sentiments comme la sympathie ;  Rousseau qui admet l’existence d’une conscience morale innée ; des philosophes plus récents mais étonnants comme Dewey, qui s’est penché sur la formation des valeurs à partir de notre expérience en « pragmatiste » ; Russell aussi, un rationaliste intransigeant qui lui, en dehors de la raison, fait leur place aux désirs dans nos valorisations. Enfin, il y a Marx et Gramsci. Marx qui est souvent mal compris car, s’il dévalorise la morale officiellement ou réflexivement, y voyant « l’impuissance mise en action », il tient pourtant un discours sur la réalité sociale qui est terriblement critique et imprégnée de valeurs universelles visant à satisfaire les intérêts de tous les hommes et exigeant leur respect concret, ce qui relève d’une aspiration morale. Quant à Gramsci, penseur politique d’une rare profondeur, il ne sépare pas l’engagement révolutionnaire en faveur d’une société communiste de la constitution, parfaitement démocratique ici (l’éducation y joue son rôle), d’un nouveau « sens commun » de masse à teneur clairement morale. On voit donc l’intérêt de toutes ces approches, même si elles ont parfois tendance à mêler éthique et morale, oubliant que seul l’universalisme des évaluations les rend morales. C’est ainsi qu’une « morale » de l’intérêt n’est morale que si elle valorise l’intérêt de tous ! C’est pourquoi la véritable fondation de la morale se trouvera chez Darwin, tel que P. Tort l’a éclairé : l’évolution naturelle, puis culturelle a produit un être vivant, l’être humain, capable précisément de s’ouvrir progressivement à l’universel dans ses sentiments et ses comportements. Issue donc de la vie matérielle, la morale s’impose à elle en lui fixant ses objectifs généreux. Mais je ne peux développer ce point ici.

Reste à la seconde chose à faire, tout aussi cruciale : rétablir le rapport fondamental (et non accidentel ou superficiel) de la morale à la politique, que le libéralisme dominant a carrément rompu, versant dans un amoralisme ou un cynisme rares que ne professaient pas les premiers libéraux, ceux du 19ème siècle. Ici, la référence qui s’impose c’est Rousseau, vu d’abord la manière dont il a formulé le problème, avec une concision et une justesse exemplaires dans l’Emile : « Ceux qui voudront  traiter séparément  la morale et la politique n’entendront rien à chacune des deux ». Développons un peu, cependant, le sens de cette affirmation : la morale ne doit pas s’enfermer dans les seuls rapports interindividuels mais s’appliquer à la vie collective, non seulement dans ses moyens d’action mais dans les fins que celle-ci doit poursuivre ; et, inversement, la politique doit s’inspirer de la morale, se baser sur elle et ne pas s’enfermer dans la gestion des choses,la production considérée comme son seul horizon ou encore le mercantilisme et la recherche du profit à tout prix (voir Macron !). Ce qui veut dire qu’elle doit mettre en œuvre la démocratie, la justice sociale, la liberté et l’égalité (qui n’est pas l’égalitarisme) à tous les niveaux de son champ d’intervention. Mais il aussi mis en oeuvre cet objectif dans son projet de Contrat social qui a inspiré les révolutionnaires de 1789 et ceux qui iront plus loin à partir du siècle suivant. Mais il n’y a pas que Rousseau, bien entendu, et l’on doit dire que le projet d’émancipation inhérent à la perspective communiste de Marx, par exemple, relève éminemment de la même inspiration, mais appuyée sur une analyse scientifique du capitalisme. Enfin, je m’en voudrais de ne pas citer à nouveau Dewey, tel qu’il s’exprime à ce propos dans ses Ecrits politiques (Gallimard, 2018). Sa force et son originalité, comme on voudra, est de reconsidérer l’idéal socialiste (ou communiste, d’ailleurs – avec un petit « c », dit-il) à la lumière du prisme théorique général d’une « démocratie intégrale » affectant les champs politique, social et économique. A quoi il ajoute cette double idée, essentielle selon moi : le socialisme de l’avenir, démocratique donc, sera fait par les individus (et pas seulement par les masses, qui sont constituées d’individus, au demeurant) et, tout autant, il aura pour objectif fondamental de permettre l’épanouissement de l’individualité de chacun, quel qu’il soit. Or c’est bien là un « idéal moral » qu’il revendique expressément comme tel et qui fait sens tout en redonnant à la politique toute sa dignité. A entendre, donc, par la classe au pouvoir… si elle sait entendre ce langage !

                                                                    Yvon Quiniou 

NB : Je m’inspire ici de mon dernier livre qui vient de paraître : Nouvelles études matérialistes sur la morale. Hume, Rousseau, Dewey, Russell, Marx, Gramsci, chez Kimé.

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