Actualité de la critique politique de la religion chez Spinoza

Alors que nous assistons à un retour dangereux du religieux dans la politique, il faut absolument aller voir comment Spinoza en a analysé les effets nocifs dans son "Traité théologico-politique". Steven Nadler nous en offre une analyse impeccable, nous montrant comment la superstition religieuse alimente l'aliénation politique, y compris aujourd'hui.

                   Actualité de la critique politique de la religion chez Spinoza 

L’intérêt de la réflexion philosophique authentique, même quand elle est tournée vers le passé et, en l’occurrence, vers ses grandes œuvres marquées par l’intelligence, l’audace et donc le courage, est de nous ramener à notre présent, de nous confronter à nos problèmes actuels et de nous aider à les éclaircir, voire à les résoudre. C’est le cas du livre de Steven Nadler sur le Traité théologico-politique de Spinoza, Un livre  forgé en enfer, paru chez H&O il n’y a pas longtemps. Pourtant il aura été passé sous silence par beaucoup de journaux, y compris ceux qui auraient dû s’y intéresser, vu leur orientation idéologique progressiste avouée, mais qui ont du mal à échapper au conformisme ambiant fait d’une complaisance irresponsable à l’égard des religions, qu’elle soit philosophique ou pas. Mais c’est aussi le cas de la philosophie académique, y compris à gauche ou à l’extrême-gauche, qui n’a pas l’air d’avoir conscience du danger politique que représente la (re)montée des religions aujourd’hui.

Au contraire, cet ouvrage sur Spinoza d’un grand spécialiste américain de la philosophie du 17ème siècle en est le contre-exemple. Il est d’abord passionnant en lui-même par son objet : le rapport de Spinoza à la religion dans son célèbre Traité théologico-politique, qui a fait parler beaucoup de lui à cause de son audace antireligieuse et suscité maintes polémiques. Mais aussi par la double approche qu’il en fait. D’une part, toute une partie du livre évoque l’époque et les conditions dans lesquelles Spinoza dut se battre pour faire accepter ses idées sur ce qu’il appelle « Dieu » dans son ouvrage le plus connu, L’Ethique. Car en réalité son Dieu n’a rien à voir avec le Dieu juif ou chrétien qui dominait les esprits : ce n’est pas un Dieu créateur du monde et d’un homme libre, mais un être identique à la Nature elle-même, laquelle soumet l’homme à ses lois. Bref et en un sens, ce n’est qu’un « mot » qui cache (par prudence ?) une ontologie qu’on peut dire athée et une anthropologie aux antipodes de celle du christianisme, éliminant radicalement les notions de libre-arbitre et de péché originel. D’où l’opprobre qu’il connut de la part des autorités religieuses, voire académiques, de son temps, malgré son prestige intellectuel, et qui retentit sur ses relations amicales, les rendant souvent difficiles et portant atteinte à leur propre activité. Le livre détaille tout cela avec beaucoup de précision et sans ennuyer un seul instant.

C’est dans ces conditions déjà sulfureuses qu’il décide d’examiner critiquement la Bible et la religion qu’elle inspire, dans son fameux Traité théologico-politique dont l’audace prolonge celle du livre précédent. Car c’est à la lumière de la seule raison naturelle qu’il entend  procéder, en séparant les domaines de la religion et de la philosophie : la première n’a pas de règle à imposer à la seconde, qui est toute entière fondée sur la libre recherche de vérités universelles, atteintes par le seul exercice de l’intelligence humaine et accessibles à tous. Ce qui l’entraîne à nier l’idée d’une Révélation réservée à certains ou celle d’une foi religieuse se réclamant de textes dits « sacrés » et  qui contredirait ce qu’enseigne la raison (par exemple la raison scientifique). Quand c’est le cas, et contrairement à ce que préconisait le théologien juif Maïmonide, c’est à la religion de s’incliner ou d’interpréter le message biblique de telle sorte qu’il soit acceptable par la raison et la morale strictement humaines.

De nombreuses conséquences s’ensuivent pour la religion, qu’on a longtemps tenté de masquer pour la sauver et que je ne peux qu’évoquer rapidement : le refus de l’idée qu’il y aurait des prophètes capables de connaître l’avenir des choses hors de la raison, qui en énonce les lois de production, et sur la base exclusive de leur imagination : leur seul mérite selon Spinoza serait d’incarner dans leur conduite une rectitude morale en quoi se résume, pour lui, la vraie religion ;  la critique de la notion de miracle aussi, incompatible avec la conception d’un monde naturel régi par un déterminisme immanent rigoureux qui exclut toute causalité surnaturelle intervenant en lui ; le refus d’une  Providence mystérieuse régissant le monde humain et ignorant les lois de la nature. Enfin, sinon encore plus, il y a l’affirmation que les croyances religieuses, accompagnées pratiquement de superstition, sont des fictions de l’imagination que le pouvoir en place entretient pour dominer le peuple, au point que les croyants « combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut », ce que Marx appellerait clairement une aliénation.

D’où aussi l’analyse fouillée que fait Nadler de la manière dont Spinoza, à la suite d’autres comme Hobbes, mais mieux qu’eux, a dénoncé la thèse de l’origine divine de la Bible : celle-ci est humaine, naturelle et historique, et il faut examiner avec soin les Ecritures soit pour en exclure ce qui est inacceptable, soit pour l’interpréter en lui donnant un sens raisonnable caché dans son langage métaphorique et imaginatif. Cela débouche sur l’idée totalement iconoclaste que la vraie religion n’est pas faite de dogmes irrationnels ou déraisonnables, utiles à l’oppression exercée par le pouvoir politique, mais se réduit tout simplement à la pratique du bien ou de la vertu qu’aucune tyrannie ne saurait exploiter à son profit.

On voit tout de suite que le « théologique » est lié au « politique » et que ce qui est en jeu c’est donc la liberté de pensée et le bonheur de chaque individu au sein de cet Etat idéal qu’est, pour Spinoza, la République : celle-ci n’est pas neutre ou passive, elle doit garantir activement la possibilité d’adhérer ou pas à une religion instituée et elle est donc laïque.  L’on  comprend qu’une réflexion pareille ait valu à son auteur des condamnations rudes que l’ouvrage indique abondamment : car sa finalité était bien celle d’une émancipation humaine que le pouvoir politique récusait, fût-elle limitée idéologiquement par la culture de l’époque, et cela explique que, bien plus tard, des marxistes comme Althusser ou Tosel s’y soient intéressés et s’en soient même réclamé.

S’ensuit alors, hélas, la rencontre avec les problèmes de notre époque, que nombre de commentateurs universitaires « érudits » semblent ignorer. La (re)montée politique des religions, sous une forme intégriste, dans nombre de pays d’Europe comme la Pologne ou la Hongrie, mais aussi en France, ou dans d’autres pays du monde comme les Etats-Unis ou les régimes islamiques, nourrit un conservatisme politique insupportable humainement que Spinoza avait prévu et dénoncé par avance, à sa manière, au prix d’une solitude matérielle et  intellectuelle douloureuse. Son diagnostic demeure donc entièrement valide. On vient même de voir le pape François, confronté au problème de la sexualité au sein de l’Eglise et, spécialement à celui de la pédophilie, promettre de le résoudre… en commençant par dire que tout cela est la faute de « Satan » (je le cite)! C’est typiquement le type de pensée délirante que Spinoza rejette ! Or nombre de nos contemporains, dans leurs écrits ou à l’Université, n’osent pas affronter et dénoncer cette situation parce que leur carrière, je suppose, risquerait d’être en jeu. Pourtant, le retour du phénomène religieux menace bien la laïcité, très clairement avec Macron qui voudrait mêler la religion à la vie de la nation, et elle nourrit aussi le retour en force d’un discours pro-religieux un peu partout, y compris dans certains milieux marxistes dont je tairai le nom par sympathie a priori. Un exemple que je trouve personnellement scandaleux m’a été fourni récemment par un colloque à venir sur Spinoza (j’en ai lu le programme attentivement), organisé prochainement par ce même courant intellectuel autant qu’académique qui se veut marxiste ou rationaliste : ses intervenants ont l’air d’ignorer (alors qu’ils sont censés être au courant de ce point), que la religion a toujours été un formidable instrument d’oppression ou d’aliénation que Spinoza, suivi de Marx, a  explicitement et vigoureusement dénoncé. Au point qu’on peut lire dans l'annonce initiale de ce colloque qu’il convient de « distinguer (dans le champ politique – Y. Q.) religion et superstition », propos aux antipodes de ce qu’écrit le philosophe hollandais ! L’intelligence devrait-elle s’incliner devant la croyance et cesser d’être critique pour plaire au plus grand nombre et ignorer l’héritage du Traité théologico-politique, dont Nadler, au contraire, dit que nous devons en être les héritiers si nous voulons une société libre, laïque, pacifique et non cléricale (voir sa conclusion) ? Alors, amis progressistes, où en êtes-vous ? Cédez-vous à l’air réactionnaire du temps ?

                                                                        Yvon Quiniou 

Steven Nadler, Un livre forgé en enfer, H&O, 2018.

 

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