Un livre polémique d'Yvon Quiniou; "Qu'il faut haïr le capitalisme", H§O

Le capitalisme n'est pas ce système qui apportera la richesse à tous, tel que le pense Macron et sans immoralité propre comme le croit Comte-Sponville. Son obsession du profit, sa valorisation exclusive de l'efficacité productive laisse de côté le mal qu'il fait aux hommes déclarés responsables de leur sort, oubliant les déterminismes qui pèsent sur eux. Ce livre entend le rappeler.

 

                                       Yvon Quiniou, Qu’il faut haïr le capitalisme, H§O

4ème de couverture 

Dans ce livre, bref mais incisif et argumenté, Yvon Quiniou poursuit son travail de réflexion critique dans le champ de la philosophie politique. Il s’en prend cette fois au libéralisme, ou plutôt au néolibéralisme  dont le président Macron est un parfait exemple. Sous le couvert de références incantatoires à la liberté individuelle d’entreprendre et à une présumée égalité des chances contre les rigidités de l’Etat héritées selon lui d’une gauche dépassée, celui-ci préconise une organisation libérale de l’économie, scandaleusement favorable au patronat le plus inhumain, déconstruisant la démocratie syndicale et les droits sociaux hérités de la gauche politique, d’inspiration socialiste ou communiste, du 20 ème siècle. Il  se fait ainsi le chantre du néolibéralisme le plus réactionnaire, hérité de son fondateur Hayek, en particulier son anthropologie égoïste, basée sur la fiction d’un individu doté de talents naturels et libre, voué à la concurrence, soustrait aux déterminismes de classe que la sociologie, depuis Marx, a révélés et qui l’empêchent d’être un homme épanoui. C’est dire à quel point l’idéologie néolibérale mythifie le capitalisme triomphant et trompe habilement ceux qui en sont les victimes. Ce pamphlet entend en rétablir la vérité cruelle et c’est en ce sens qu’il appelle à haïr non ses responsables (qui en sont parfois les dupes), mais le système qu’ils mettent en œuvre, pour inciter ceux qui en souffrent à se libérer de leur aliénation. Cette haine ne relève pas du ressentiment : c’est une attitude morale,  saine et tonique face à l’injustice.

 

Extrait (p. 13-15), avec l'accord de l'éditeur,  portant sur l’approche amorale de la politique chez Macron dans son livre  Révolution

Dans cette vision d’ensemble, car cela en est une, il y a un terme qui est peu employé, si ce n’est à la marge ou  sans y insister, c’est celui de justice sociale alors qu’il devrait être le pivot, la base, le fondement d’un projet qui se veut de progrès humain, et c’est celui de liberté qui l’a remplacé au plan normatif[1]! Et s’il est employé plus explicitement, dans un long entretien donné au journal Le Point trois mois après son élection, c’est sous une forme qui le subordonne à celui d’efficacité : son projet, qui veut faire toute sa place au « mérite » individuel (sic), prétend mettre fin à ce qui est « injuste parce qu’inefficace »[2]. Faut-il le dire ? Ce propos est à la fois absurde et scandaleux, scandaleux parce qu’absurde, surtout lorsqu’il est tenu par quelqu’un qui a fait de la philosophie et qui sait très bien (ou devrait savoir) que l’efficacité et la justice relèvent de deux registres sémantiques hétérogènes : l’efficacité porte sur des faits et la justice relève des valeurs et, spécialement des valeurs morales. D’un côté donc, une donnée factuelle, et de l’autre un concept normatif, sans que celui-ci puisse être déduit de celle-là ! Au contraire, même, et à l’opposé de ce qu’il dit sur leur engendrement réciproque, le souci de l’efficacité nuit en général à la justice… comme lorsque le remplacement d’emplois humains par de nouvelles machines entraîne des licenciements ou comme lorsque le simple impératif de la productivité tend à augmenter le temps de travail individuel, ce qui est parfaitement injuste pour ceux qui travaillent! Et l’on pourrait multiplier les exemples !

La seule réserve qu’on peut formuler à cette critique de fond tient à ce que l’efficacité produit effectivement des richesses, voire améliore les conditions de vie, mais à condition que le souci de partage collectif dans l’accès aux biens produits intervienne, ce qui relève alors d’une exigence de justice sociale spécifique, qui est de nature morale et n’a rien à voir avec l’efficacité en elle-même. La pensée de Macron baigne donc en réalité dans ce qu’on peut appeler « un factualisme généralisé » pour lequel il n’a y a que des faits (économiques) d’où les normes morales sont exclues. Avec ce paradoxe supplémentaire, sinon cette contradiction intenable dont on vient de prendre conscience dans la presse : ce même homme qui baigne dans l’économie comme les sardines baignent dans l’huile, est semble-t-il un être « spirituel », tenté ou même habité par la « transcendance », multipliant les appels du pied en direction des religions, les autorisant à investir l’espace public, déclarant aux protestants qu’il « attend beaucoup » d’eux et, enfin, assimilant la politique à une « mystique », affirmant même qu’il « ne sépare pas Dieu du reste »[3]. Or le problème est que ce « reste », le monde économique dans son inhumanité propre, il l’abandonne à lui-même et ne va jamais chercher dans la « transcendance » de quoi le condamner moralement, comme il est arrivé parfois dans l’histoire compliquée des relations de la religion avec la politique, et il réduit alors cette référence religieuse à un classique « supplément d’âme » illusoire, dont l’expression répond sans doute à une visée politicienne. Machiavel, quand tu nous tiens !

 [1] Ce qui en fait un libéral, il l’avoue clairement et fièrement, au deux sens du terme : économique fondamentalement, mais aussi  au niveau des mœurs.  De ce dernier point de vue il n’a y a rien à redire, sauf si la logique marchande du libéralisme économique envahit ce domaine, comme dans le cas de la procréation.

[2] Le Point du 31 août 2017, p. 34.

[3] Voir le dossier complet du journal Le Monde du 24 septembre 2017 pour toutes ces informations que je donne.

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