Comment peut-on être catholique?

Voici un livre étonnant dans lequel Denis Moreau, philosophe et spécialiste de Descartes, s'avoue franchement croyant et catholique pratiquant, et, surtout, tente de justifier rationnellement des dogmes qui nous paraissent absurdes. Il y ajoute des considérations morales et critique la dérive droitière du catholicisme français. Bref, enfin un catholique de gauche!

 

                                                Comment peut-on être catholique ? 

Texte corrigé sur un point important, la cosmogenèse.

Voilà un ouvrage étonnant par les temps qui courent, écrit par un philosophe excellent spécialiste de Descartes et enseignant à l’Université de Nantes où il assure aussi un cours de philosophie de la religion. Son titre, Comment peut-on être catholique ?, n’est pas ironique comme on pourrait le penser, car la réponse est bien : oui on peut l’être et même on doit l’être ! Je laisserai de côté les qualités qui en font une réussite littéraire à mes yeux, à savoir le mélange habile de trois registres distincts, voire hétérogènes : conceptuel, existentiel et humoristique, dans le fond comme dans la forme, pour m’en tenir à son contenu philosophique qui est un peu une gageure. J’en rendrai compte librement à ma manière, éventuellement polémique,  moi qui ne suis pas croyant !

L’essentiel du livre consiste donc dans le fait que son auteur assume totalement son identité de catholique, ce qui dans le champ intellectuel d'aujourd’hui n’est pas si fréquent. Non seulement il avoue être un strict pratiquant, dans les moindres détails, alors même que le catholicisme recule considérablement dans la population et qu’il pourrait être moqué à ce niveau (ce qui lui arrive !), non seulement il déclare être habité par une foi fervente et la présence fréquente du Christ en lui, au point de paraître croire comme un enfant (ce qui le rend d’ailleurs émouvant), mais en plus il entend porter au concept les dogmes de l’Eglise catholique, même ceux qui paraissent les plus absurdes à la raison profane et que la théologie a tenté de justifier… et d’imposer !

Je ne peux les évoquer tous. Mais il y a par exemple le mixte d’unité et de dualité en quoi consiste la croyance en un Dieu fait homme à travers le Christ. D’abord, comment l’infini peut-il s’incarner dans le fini – et un fini corporel –, comment peut-il y préserver son unité ? L’un peut-il être deux ? Même chose, bien sûr, avec la triplicité de Dieu, du fils et du Saint Esprit : un en trois, ici ? Autre exemple : la résurrection du Christ, à laquelle il croit absolument, bien entendu. Comment un corps mort peut-il renaître et sous quelle forme (on laissera de côté l’authenticité des témoignages de la mort de celui-ci) ? Réponse de Moreau, directement religieuse : le « corps glorieux ». Enfin, et pour ne pas multiplier les résistances ou objections possibles, il y a bien de sa part une reconnaissance  de la cosmogenèse telle que la science actuelle l’expose (une page, p. 104) et l'évolution est bien évoquée contre le créationnisme dogmatique qui refait surface aujourd'hui ; mais  l'ensemble de ce processus cosmique et historique est présenté comme s'il était centré sur l'arrivée du Christ, comme si donc il en était la préparation : on n'est pas loin d'une vision finaliste ! Mais surtout, la théorie de l'évolution n'est pas suffisamment prise en compte dans sa conséquence matérialiste indubitable quant à l'homme, car elle nous oblige d’admettre que si l’homme est un produit de l’évolution de la nature, il n’en est donc qu’une forme matérielle, esprit inclus (ce que l’Eglise continue de refuser malgré sa reconnaissance de l’évolutionnisme en 1996). Or cette occultation a pour conséquence le maintien du dualisme esprit/corps qui est une idée forte de l’auteur et qui n’a pas de sens scientifique désormais ; l’esprit est « une fonction du corps » disait déjà Darwin ! Ce qui, dans la foulée si j’ose dire, lui permet  d’affirmer l’existence de l’âme (donc son immortalité possible) tout en affirmant, à la suite de Descartes, son union intime avec ce même corps – thèse qui, même chez Descartes, m’a toujours paru inconcevable rationnellement.

On voit, sur ces cas importants intellectuellement, l’esprit dans lequel Moreau entend ici philosopher : il entend mettre en forme rationnelle des croyances qui sont les siennes, qui ont précédé sa réflexion et n’ont aucun fondement  théorique, reposant seulement sur sa propre foi intime liée à la Bible telle que l’Eglise l’enseigne et la diffuse (il reconnaît d’ailleurs avec humilité tout lui devoir sur ce plan). Or cette démarche pose deux questions. D’une part, si Moreau s’ouvre bien à de nombreux philosophes pour étayer sa propre élaboration (ce qui rend le livre intéressant), il le fait au risque de s’approprier des penseurs qui sont à l’opposé de son christianisme mais peuvent lui apporter leur prestige. C’est le cas de Spinoza, souvent cité et qu’il tente de s’approprier alors que son ontologie est à l’opposé de celle du christianisme : pas de création du monde, Dieu lui étant entièrement immanent, pas de libre arbitre et pas de dualisme de l’esprit et du corps, seulement un parallélisme ! En plus, Spinoza refuse que la philosophie se mette au service de la théologie et il réduit la foi, d’une manière remarquable, à la pratique du bien ou de la charité ; enfin il critique férocement les Eglises qui se laissent instrumentaliser par les pouvoirs en place et font de la religion un moyen d’aliénation des masses ! On voit donc les limites de cette méthode. Mais d’autre part, on peut en tirer la conséquence suivante, que l’auteur refusera  également, bien que l’hypothèse lui ait effleuré l’esprit : celui qui croit ne peut pas penser critiquement sa croyance car il est pris en elle : seul celui qui lui est extérieur, l’incroyant donc, peut réellement l’éclairer, voire l’expliquer comme un fait humain (et non divin). Ce fut le cas de ces grands penseurs que furent Feuerbach, Marx, Nietzsche, Freud auxquels l’ouvrage fait peu appel. Mais si l’on les entend bien (Moreau fait ici la sourde oreille) ils nous apprendront que la réflexion ici présente n’est que la rationalisation (au sens freudien) d’une disposition subjective, qu’elle n’a donc pas d’autonomie rationnelle… bien qu’elle y aspire.

Cependant, il y a un autre aspect de l’ouvrage auquel je  demande  au lecteur d’être attentif, et qui est double. Quand il s’intéresse à la morale que l’on attribue au christianisme, il dit des choses pertinentes en distinguant par exemple l’éthique du devoir et l’éthique de la vertu que l’on trouve dans les Evangiles. Je laisse de côté le flottement terminologique qui l’empêche de penser la différence de fond  entre morale et éthique (j’ai beaucoup travaillé et écrit sur cela) ; ce qu’il faut retenir est que le fond de la morale dite chrétienne est la morale tout court, comme quand elle préconise d’ « aimer son prochain comme soi-même », de ne pas recourir à la violence, de ne pas mentir, etc., à quoi il ajoute cependant qu’il peut y avoir des éléments  normatifs spécifiques en elle comme l’esprit de charité ou l’exigence de pardon. Dont acte ! Cela peut contribuer à nous  rendre meilleurs et à « faire société »… par-delà les multiples exemples contraires qui ont abîmé l’histoire des religions et sur lesquels son attention aurait pu être plus forte. Mais ce n’était pas son intention que de répéter le procès que l’on peut et doit faire aux religions, qui a été amorcé par les philosophes des Lumières !

L’autre aspect de cette même dimension de la réflexion de Moreau tient à la conséquence politique qu’il en tire, lucidement et courageusement. Car l’élément moral ou éthique du christianisme l’entraîne à prendre position contre les pires défauts du capitalisme contemporain, issus en particulier du tournant néolibéral que nous connaissons un peu partout, mais en France aussi. J’applaudis ici des deux mains, d’autant plus qu’il critique la dérive à droite des catholiques (chiffres électoraux à l’appui) et qu’il leur demande de se réveiller en s’appuyant sur de très beaux textes comme celui de Péguy dénonçant le règne mondial de l’argent et en appelant à l’essor de nouvelle forces spirituelles. Ce spirituel-là, j’en veux bien, totalement ! Il ne nous enferme pas dans notre seule subjectivité individuelle tournée vers une éventuelle transcendance, il nous ouvre au monde social réel et immanent, et il veut le transformer en l’humanisant !

                                                                 Yvon Quiniou

Denis MoreauComment peut-on être catholique?, Le Seuil.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.