Européennes: pourquoi l'extrême droite gagne et pas le Front de gauche

Un préalable d'abord: les élections européennes n'ont pas d'enjeu national direct et on ne saurait donc projeter mécaniquement leurs résultats sur un autre type d'élections. Il n'empêche: le FN a su capter un électorat largement populaire, celui-là même qu'il ferait souffrir s'il dirigeait le pays, alors que le Front de gauche, qui n'a d'autre ambition que d'être au service de cet électorat, ne réussit pas à le toucher vraiment et à s'y ancrer.

Un préalable d'abord: les élections européennes n'ont pas d'enjeu national direct et on ne saurait donc projeter mécaniquement leurs résultats sur un autre type d'élections. Il n'empêche: le FN a su capter un électorat largement populaire, celui-là même qu'il ferait souffrir s'il dirigeait le pays, alors que le Front de gauche, qui n'a d'autre ambition que d'être au service de cet électorat, ne réussit pas à le toucher vraiment et à s'y ancrer. Et le résultat de dimanche dernier pourrait se retrouver dans d'autres élections à venir, avec des conséquence graves si le PS maintient sa dérive libérale. Pourquoi cette situation? 

Du côté du FN l'explication est assez simple et de nature strictemenet nationale. D'une part, il engrange la déception produite par l'alternance droite/gauche, la gauche dite "socialiste" faisant, à quelque chose près, la même politique que la droite (voir mes précédents billets). Et d'autre part, cette politique se situe dans un cadre européen dont elle traduit la politique austéritaire au service des intérêts financiers d'une classe capitaliste désormais transnationale, à laquelle collabore à sa manière  le groupe (sinon la classe) de ceux que Jacques Bidet appelle les "compétents", à savoir les élites de l'argent ou des dipômes, dont le travail a pour champ, directement ou indirectement, l'Europe. De ce double point de vue, il faut dire que l'Europe est un immense mythe idéologique auquel on a cru pouvoir faire adhérer les masses et qui masque, derrière des mots alléchants mais trompeurs (croissance, création d'emplois, assistance aux plus démunis, protection contre la mondialisation, etc.), ce qu'elle est réellement: un instrument de l'expansion du capitalisme de part en part, destiné à favoriser la circulation des capitaux, leurs investissements à bas coût dans un vaste marché du travail dérégulé et donc leur valorisation au détriment des travailleurs. Or cela a été perçu massivement par la population à travers ses effets sociaux désastreux dans les pays de l'Europe du sud, surtout, mais aussi en France, malgré une effarante propagande dans la plupart des médias qui les masquait, relayant avec une malhonnêté rare la parole mensongère des dirigeants politiques eux-mêmes. Le FN a su alors, par des slogans simples, voire simplistes et essentiellement négatifs (non à l'Europe, non au chômage, non à l'immigration, etc.) catalyser cette perception et nourrir un  réflexe nationaliste en présentant le cadre national comme le seul cadre salvateur. Et il a su le faire, paradoxalement, en recourant à une rhétorique qui pouvait sembler être de gauche (la prise en charge des humbles, la laïcité, le rôle de l'Etat national)... battant alors la gauche, apparemment, sur son propre terrain!

Du côté du Front de gauche, la situation est plus complexe. Je laisse de côté le rôle des médias, minorant scandaleusement son existence (le CSA a été saisi, sans guère d'effets) ou jouant sur la thématique sans fondement des deux extrêmes (voir les propos de Valls lui-même). Par contre, on ne saurait nier le rôle négatif (malgré le succès personnel de Mélenchon) de l'esprit de division qui est apparu aux municipales du fait du Parti de gauche et qui a brisé notre image d'un mouvement voulant échapper aux jeux politiciens et inventer une autre manière de faire de la politique, hors des stratégies d'appareils. Le PG n'a pas compris que les les élections municipales ne sont pas des élections nationales et que l'on peut nouer des alliances locales (dans les municipalités, mais aussi dans les départements ou les régions) avec un parti dont on conteste l'action au gouvernement: le PCF l'avait parfaitement compris autrefois et mis en pratique! A quoi s'ajoute le cas de Mélenchon lui-même: quels que soient son intelligence et son talent, évidents, et même la justesse de ses colères sur le fond, il a manifesté une agressivité excessive à l'égard des socialistes comme des jounalistes avec qui il débattait, qui est devenue progressivement contre-productive et a rebuté beaucoup de ceux qui le soutenaient. Le Front de gauche en a pâti par ricochet puisque c'est lui qui, dans les médias, le représentait le plus souvent ( à tort d'ailleurs). On ne saurait jouer au Le Pen (le père) de gauche, la formule est contradictoire! On peut être convaincu et convainquant, sans être violent. Il faudra donc qu'il modère son comportement et ses ambitions personnelles s'il veut que notre mouvement, qui est une aventure collective et démocratique, retrouve son allant et reparte de l'avant!

Enfin, il y a sans doute une raison de fond, que je ne peux qu'esquisser ici: le défaut de notre ancrage dans les milieux populaires, qui fait apparaître  le Front de gauche comme une espèce de nouveau PSU, séduisant les couches moyennes plus que les ouvriers ou les paysans, lesquels se sentent alors abandonnés par ceux qu'il devrait au contraire attirer. Cela touche, sans doute, au défaut d'une pratique militante qui irait au devant de ces milieux, défaut caractéristique de l'air du temps. Mais cela tient aussi à certains aspects de notre programme politique, sinon à la manière dont nous le présentons. Brièvement: 1 Nous ne sommes pas crus dans nos propositions alternatives pour l'Europe, moins faciles à faire comprendre que le "non" simpliste de Marine Le Pen, surtout si l'on admet qu'il y a une critique de gauche de l'Europe en tant que telle qui se fait entendre chez certains économistes. 2 Mais, simultanément, nous sous-estimons l'importance de certaines préoccupations comme celle qui est liée à l'insécurité, et la demande de sécurité ne doit pas être traitée avec mépris par ceux... qui ne sont pas toujours confrontés à ce problème. Négliger celui-ci ou se contenter de dénoncer l'idée de politique sécuritaire, c'est ouvrir un boulevard au FN. Il doit bien y avoir une authentique manière de gauche non seulement d'aborder intellectuellement cette question (en mettant l'accent sur la genèse sociale de la violence, sur sa nécessaire prévention et non sur sa seule répression), mais surtout de la traiter pratiquement. 3 Il y aussi l'épineuse question de l'immigration, qu'on ne saurait éliminer d'un revers de main ou l'aborder avec un angélisme généreux mais inefficace, sinon dangereux. Il est associé, dans les mileux populaires, à un malaise identitaire et, surtout, à la confrontation avec des formes d'incivilités incontestables, présentes chez les immigrés, sauf qu'elles tiennent non à  leur origine "ethnique" mais aux conditions sociales de vie qui leur sont faites et qui produisent des formes d'incivilités strictement comparables à celles qu'elles produissent dans les milieux  pauvres d'origine française. Le FN oublie ce point essentiel et fait des immigrés les seuls acteurs d'une violence sociale plus générale dont le capitalisme est la cause et qu'il ne condamne pas puisqu'il  lui est lié, fondamentalement. C'est cela qu'il faut faire comprendre à la population souffrrante et c'est à ce problème social  global qu'il faut s'attaquer, ce qui suppose qu'on ne le nie pas. A quoi s'ajoute l'idée qu'il faudrait peut-être envisager de traiter la question de l'immigration à sa source en aidant les peuples sous-dévellopés à se développer de multiples manières, de façon à tarir la tentation de l'immigration. A quand le co-développement et la suppression de la dette de ces pays? 4 Enfin, parmi ces préoccupations, il y a un thème  que la gauche extrême (que je distingue de l'extrême gauche, largement irresponsable et sans impact sur la réalité depuis des lustres) a du mal à aborder, c'est celui de la nation. Ce théme est au coeur de l'idéologie de l'extrême-droite et il progresse un peu partout en Europe sous la forme d'un nationalisme rigide, rétrograde et dangereux, fondé sur une conception ethnique, voire raciale de la nation, qu'un Finkielkraut a pu reprendre à son compte sans choquer beaucoup de gens et, spécialement, les membres de l'Académie française. Or ce n'est pas la seule conception qu'on peut en avoir et il y a une manière progressiste de la penser, hors de tout nationalisme et, tout simplement, sur le terrain de la démocratie: c'est  l'idée de l'Etat-nation entendu comme espace politique de souveraineté qui permet de lutter contre la dictature des marchés financiers, laquelle dépossède les peuples de leur autonomie, c'est-à-dire de leur liberté politique. C'est cette question qu'il nous faut prendre à bras-le-corps en montrant que l'Europe actuelle est une Europe qui se fait contre les nations et, du coup, contre leurs peuples. Rude et difficile question, je l'avoue, dont on ne peut savoir jusqu'où son examen critique peut nous mener dans la pratique: jusqu'à la sortie de l'Europe telle est?  Ce qui est sûr, c'est que  les peuples ont besoin, au quotidien, d'une protection étatique et nationale contre une mondialisation capitaliste sauvage qui ravage leurs vies et que l'Europe actuelle ne fait qu'accéler, avant même que le grand marché transatlantique ne se mette en place. Cette demande, au-delà des fantasmes nationalistes qu'elle peut susciter, est parfaitement légitime et le Front de gauche doit clairement l'affronter, l'assumer et lui donner une réponse concrète. On sera alors sur un terrain où le FN croit pouvoir gagner l'adhésion populaire alors que nous pouvons l'y battre.

                                                                                 Yvon Quiniou

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.