Non au communautarisme!

Le communautarisme fait actuellement des ravages et un livre vient d'en parler remarquablement. Il s'appuie sur l'idée à la mode qu'il faudrait respecter toutes les différences culturelles et refuser de hiérarchiser les cultures à l'aune de valeurs universelles. Cela revient à confondre le respect avec cette triste notion qu'est la tolérance et nier l'idée de progrès à laquelle nous nous devons.

                                                  Non au communautarisme et au relativisme culturel! 

Ce billet s’inspire d’un livre remarquable de F. Agag-Boudjahlat, Le grand détournement, qui, avec quelques rares autres intellectuels, sauve l’honneur de l’intelligence française (en particulier) en pleine déliquescence idéologique aujourd’hui. Il ne plaira pas à beaucoup de lecteurs de Médiapart vu sa ligne politique et intellectuelle, mais tant pis : je prend le risque de dire ce que je pense.

Avec l’auteure (d’origine algérienne) on associera le communautarisme à la multiplicité des cultures au sein d’une même nation et de son Etat, multiplicité qui s’accroît avec le dramatique phénomène de l’immigration – dramatique d’abord pour ceux qui fuient un pays d’origine où ils vivaient mal et qui se trouvent ainsi déracinés, sans être sûrs de pouvoir vivre beaucoup mieux dans le pays qui les accueille. Mais cette première définition est insuffisante car il faut lui ajouter une distinction décisive politiquement : la réalité de la multiplicité culturelle et ce qu’elle nomme justement le multiculturalisme. La première est un fait qui n’appelle pas de jugements de valeur, sauf au plan de la coexistence de ces cultures, souvent difficile quand celles-ci se replient sur elles-mêmes et peuvent engendre des conflits inter-culturels dus aux différences des modes de vie sur une base souvent religieuse. Le multiculturalisme est tout autre chose : c’est une conception politique ou juridique qui consiste non seulement à valoriser cette multiplicité mais à l’instituer de telle sorte que les communautés culturelles importées vont vouloir et pouvoir se soustraire aux lois de l’Etat-nation qui les accueille, chez nous celles de la République, avec leur universalisme propre qui doit s’imposer à tous. Or, avant d’aller plus loin, j’indique tout de suite que cela vaut pour bien des pays européens, dont le modèle est la Grande Bretagne (mais on trouve cela aussi aux Etats-Unis, même si c’est à un degré moindre, ou au Canada) et la France fait ici figure d’exception, exception qu’elle revendique et que je revendique aussi.

Quelles sont alors les implications à la fois théoriques et pratiques du multiculturalisme ? Il implique d’abord un relativisme culturel qui se refuse à juger les cultures et leurs règles de vie les unes par rapport aux autres, au motif du « respect » (je reviendrai sur ce terme) des différences, que l’histoire a produites entre les peuples et que l’on devrait leur témoigner. Du coup, il n’y aurait plus d’universalisme, à savoir de valeurs universelles et qu’il faudrait promouvoir, comme celles dont nous avons hérité de la philosophie des Lumières et de la Révolution françaises : la liberté (de tous), l’égalité et, plus tard, la fraternité. Chaque culture, voire ethnie, aurait ses valeurs qui constitueraient son identité et qu’il faudrait admettre, sauf à verser dans un totalitarisme impérialiste ou colonialiste. Et du coup, on refuse l’idée d’une histoire commune ou « partagée », au sein de laquelle des comparaisons normatives pourraient être faites, débouchant sur l’idée d’une hiérarchie des civilisations ou des sociétés historiques et donc aussi l’idée d’un progrès de l’humanité offert à tous les peuples. On est au contraire dans des « bulle historiques » qui ne veulent pas être appréciées et contaminées par d’autres identités culturelles.

 Eh bien non ! Il faut oser dire et répéter que tout ne se vaut pas dans les différentes cultures humaines, même si l’autarcie relative de celles-ci et le poids des coutumes a amené les hommes qui en faisaient partie à valoriser ce qu’ils pensaient et faisaient, à ne point le critiquer sur la base d’un Universel moral et politique ignoré, et donc à s’y enfermer : c’est ce qu’on appelle l’aliénation, idéologique et pratique. Brefs exemples : qui niera que l’esclavage et son apologie dans l’Antiquité (y compris par le philosophe Aristote) est bien pour nous désormais et donc en soi, pour notre présent et notre avenir, un scandale absolu ? Or il y a bien  toujours des sociétés qui le pratiquent de fait. Ou encore : qui niera que la domination de l’homme sur la femme telle que toutes les religions l’ont préconisée et imposée ne soit elle aussi un scandale qui porte atteint à la l’identité personnelle de la femme ? On encore qui peut accepter la polygamie telle qu’elle est valorisée, sinon imposée, par l’islam ?

Du coup, c’est à une autre notion qu’il faut s’en prendre comme le fait Agag-Boudjahlat, et je retrouve chez elle, avec un immense plaisir, ce que j’ai toujours pensé et professé : la notion de tolérance qu’elle dénonce en la considérant comme une pseudo-valeur, pourtant communément admise et dont on va voir la déplorable concrétisation politique aujourd’hui même. Je définis la tolérance, quant à moi et depuis longtemps, comme l’acceptation de fait de ce qu’on critique ou dévalorise en droit. Songeons, à un niveau très banal au fait, pour un enseignant, de tolérer du bruit dans sa classe ; ou encore au fait d’accepter dans une conversation des propos d’extrême-droite ou racistes quand on est très à gauche, et ce au nom d’une politesse sociale de salon. Notre auteure, elle, la définit en deux temps, ce qui rejoint mon propos : c’est une attitude narcissique qui vous permet de complaire à autrui et de vous assurer sa sympathie, au moins de surface ; et cela vous dispense de juger la chose sur le fond au nom du relativisme, une nouvelle fois, pour lequel tout se vaut, c’est-à-dire en réalité, rien ne vaut. Cela s’appelle du nihilisme, attitude bien pratique et guère courageuse et, surtout irresponsable à l’égard de toutes les formes du mal ou du malheur social et politique que nous connaissons, et qui s’aggravent. C’est donc, à l’opposé, à la notion de respect qu’il faut se référer et qu’il faut mettre fondamentalement en avant : cette valeur morale que Kant à mise au premier plan, qui vise la personne humaine, les comportements que devons avoir à son égard quelle qu’elle soit (d’on le refus radical du racisme) et qui  est trahie par la politique ultra-libérale qui domine aujourd’hui, laquelle ne mérite aucun respect et aucune tolérance, donc, de notre part quand on est au minimum d’inspiration socialiste. Dit autrement : ce qui ne respecte pas l’autre être humain ne doit pas être toléré.

On en voit alors les conséquences concrètes actuellement, qui sont autant de dérives inadmissibles, dans le cadre du communautarisme à la mode. Je ne vais pas multiplier les exemples ici, renvoyant à son livre qui en abonde, et qui sont proprement désespérants.  Quelque uns seulement donc, qui visent d’abord l’Angleterre (mais on pourrait aussi en citer au Canada). Les communautés juive mais surtout islamique (avec leurs conflits au demeurant, sur fond de sectarisme religieux) ont obtenu des juridictions qui ne sont pas celles de l’Etat pour régler des litiges internes à leurs communautés et qui échappent aux lois de celui-ci, sur le plan civil en tout cas (pas pénal pour l’instant) et même les contredisent, comme ceux qui concernent l’héritage au détriment des femmes, l’observance des codes religieux comme le port du voile, le mariage ou, pire l’application de l'excision qui non seulement est une atteinte au corps humain, mais enlève à la femme musulmane une source de plaisir dans laquelle l’homme peut ne pas intervenir ! Ou encore, il y a cet exemple ahurissant chez les Roms, et spécialement en France : la tolérance de la part de la justice officielle de la prostitution des jeunes enfants imposée par les parents pour « faire de l’argent » en « faisant du sexe ». Un juge français s’est même permis de ne pas punir ce délit au nom d’un « différence de standards moraux » entre les Roms et nous ! On pourrait aller très loin si l’on voulait continuer à raisonner dans ce sens : pourquoi ne pas voir dans le « nazisme et ses horreurs anti-sémites » une « spécificité ethnique allemande » remontant à Wagner et à Nietzsche (pour celui-ci ce serait partiellement inexact : seule son anthropologie est détestable et a pu le nourrir).

Or ce qui est aussi stupéfiant, et j’y insiste délibérément, c’est de constater que ce « relativisme culturel », s’il est bien dénoncé par d’excellents esprits comme le philosophe américain Michael Walzer, est soutenu par d’autres que l’on ne s’attendrait pas à rencontrer sur cette position. C’est le cas d’Alain Caillé, sociologue connu pour son engagement contre l’utilitarisme (avec qui j’ai hélas collaboré dans un livre collectif, ne connaissant pas ses positions dans ce domaine) et, tout autant, Alain Renaut, philosophe connu lui aussi pour sa défense de la philosophie morale (spécialement kantienne !), mais politiquement libéral il est vrai : il réclame que l’on reconnaisse la spécificité de droits non seulement individuels mais « collectifs » permettant de « relativiser la valorisation absolue des droits individuels » telle que notre constitution les consacre » (cité p. 36).

Voilà donc nous où en sommes à notre époque… et je me contente de citer ces points présentés dans un livre qui dénonce aussi l’indigénisme, l’identitarisme, le féminisme qui trahit la cause des femmes, etc. Heureusement elle n’est pas toute seule et dans la dernière période la psychanalyste E. Roudinesco a très bien parlé dans un livre, elle aussi, des « dérives identitaires » qui abîment l’universalisme égalitaire auquel il ne faut absolument pas renoncer. Le « droit à la différence » ne saurait se convertir en « différence des droits » ! C’est pourquoi le « communautarisme » constitue bien une régression majeure de notre « ethos philosophique et politique » moderne, à laquelle je ne pensais pas être confronté dans la patrie de Condorcet, qui a aussi subi l’influence de Marx !

                                                             Yvon Quiniou 

Correction de taille: il s'agit bien de l'excision pour les filles!

NB : L’ouvrage de F. Agag-Boudjahlat : Le grand détournement, aux Editions du Cerf.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.