La mystification européenne

Le vote anglais en faveur du Brexit est scandaleusement privé par les médias dominants de sa signification politique véritable: c'est le refus, fût-ce confusément, d'une Europe capitaliste et anti-démocratique. Quels que soit ses risques, il devrait faire réfléchir à l'exigence d'une Europe démocratique et sociale, voire socialiste, qui se fait jour un peu partout.

La mystification européenne, texte corrigé et modifié.

 

Ce qui vient de se passer avec le Brexit anglais devrait interroger les acteurs et les observateurs politiques. Or c’est le contraire qui a lieu, et c’est proprement désespérant.

Dans les médias, avant le vote, on a assisté à une propagande inouïe et malhonnête en faveur du maintien dans l’Europe : que soit dans Le Monde, les journaux  locaux ou les médias radiophoniques et audio-visuels, à la veille du scrutin il n’était question que du rapprochement des votes contre et pour, des inquiétudes de la bourse, des divers dangers à venir, et j’en passe. Manière subtile d’inciter au vote  contre le Brexit et de dévaloriser le vote pour!

Mais le scandale est après : à aucun moment on ne s’est posée la question du pourquoi de ce refus de l’Europe telle qu’elle est, alors qu’il se propage un peu partout, non seulement dans les différents peuples européens, non seulement dans les partis d’extrême droite nationalistes, mais dans une gauche qui a toujours été et demeure internationaliste. C’est qu’on se fait et qu’on propage des illusions sur cette Europe actuelle, telle qu’elle a été conçue dès le départ.  Je voudrais ici le rappeler en m’appuyant sur les analyses impeccables de Marcel Gauchet dans son livre « Un malheur français », qui n’est pas pourtant, à ce que je sache, un gauchiste exalté, mais seulement un analyste objectif et progressiste de la politique.

Premier point fondamental, essentiel, basique : l’Europe, derrière les atours idéologiques dont on l’affuble,  est d’abord une construction politique au service du capitalisme de part en part, ce que peu disent ou osent dire (sauf à la gauche de la « gauche »). Elle a été conçue comme un marché économique qui facilitait la circulation, l’investissement et la rentabilité du Capital transnational, supprimant tout ce qui s’opposait à ces processus. Tout le reste : l’entente entre les peuples, la paix retrouvée après la seconde guerre mondiale, l’idée d’une nation européenne favorisant cette paix, etc., n’est que du pipeau.

 Mais il y a pire, si  j'ose dire. L’Europe économique, celle de Jean Monnet et de Robert Schumann, répondait en réalité à un projet politique issu de la guerre froide : celui de faire obstacle à la menace soviétique, donc à celui du « communisme » (tel qu’il était compris)  et, spécialement, en tentant d’affaiblir les partis communistes d’Italie et de France, très influents à l’époque, par une stratégie d’encerclement européen, faute de pouvoir les affaiblir directement dans leurs pays. Enfin, et derrière tout cela et en amont historiquement, il y eut la volonté des Etats-Unis, dès 1949 (l’Europe de Monnet est postérieure) de procéder à ce projet anti-soviétique et anti-communiste, directement politique et stratégique. Dans ce contexte, rappelé lucidement par Gauchet, qui osera encore parler d’une utopie européenne généreuse politiquement ? Ce sont des intérêts géo-politiques et bassement économiques et mercantiles qui ont décidé de son existence et de sa prolongation. Comment peut-on croire et faire croire  au conte de fées inverse ?

Or tout cela s’est payé et d’un déficit démocratique abyssal – dont l’imposition du Traité constitutionnel en France, pourtant refusé par le peuple en 2005, a été le signe visible le plus spectaculaire – et d’une politique antisociale effarante, marqué par un recul de l’Etat social un peu partout et des politiques austéritaires dont les classes populaires ont fait dramatiquement les frais, pendant que les classes capitalistes d’Europe s’enrichissaient, creusant des inégalités inconnues auparavant et accentuant une paupérisation générale des moins aisés que tous les spécialistes un peu objectifs reconnaissent..

C’est cela qui est à la base du Brexit : la présence dans l’Europe non seulement altère la souveraineté politique des nations, donc leur liberté,  mais elle fait abstraction du dumping social qu’elle permet à travers l’immigration qui accueille des travailleurs qui acceptent des salaires inférieurs à ceux des travailleurs nationaux, ici anglais, au bénéfice, toujours, des capitalistes, ici à nouveau anglais. Sans compter les marchés internationaux que cette Europe lui (leur) livre ou des investissements étrangers à bas coup qu’elle lui (leur) autorise ! Rentabilité du capital, vous dis-je, derrière toutes les mystifications idéologiques dont on l’entoure pour la camoufler.

Conséquence : Il est vrai que derrière le refus de l’Europe d’autres intérêts, mercantiles ou purement nationalistes, peuvent se cacher et opérer. Mais c’est un risque à courir, même pour la gauche, et qui surtout n’est pas inévitable. Les classes populaires anglaises, qui souffrent déjà beaucoup de l’Europe actuelle (et oh, Ken Loach !) ne veulent pas de cette Europe-là. Cela ne signifie pas qu’elles refusent toute idée d’Europe. Je suis persuadé que le nouveau leader du Parti travailliste, d’inspiration marxiste, devrait être d’accord avec ce qui suit : une gauche authentique n’a pas à refuser l’Europe en soi, mais une Europe non démocratique et tournée contre les peuples qui la composent au nom du seul profit qu’il y a à en tirer. L’Europe telle qu’elle est « n’est pas réformable » comme l’a dit justement ici même Stathis Kouvelakis, un ancien ami personnel. Mais une autre Europe est possible dont il faudra dessiner les nouveaux contours fondés sur la souveraineté politique maintenue des nations dans de nombreux domaines, essentiels, donc sur une démocratie véritable, et  préoccupée en  priorité par la situation sociale de ceux qui sont les plus démunis, à savoir les exploités, qui constituent le plus grand nombre. Autant dire que c’est d’une Europe socialiste dont nous avons besoin, ce que la plupart des commentateurs s’efforcent naïvement ou cyniquement d’occulter et dont le vote anglais signifie, fût-ce confusément, l’exigence.

                                                                                Yvon Quiniou

 

 

 

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