Onfray, un esprit brillant qui déraille

Michel Onfray vient de publier une nouvelle revue dont la plate-forme idéologique est sidérante. Il se réclame d'un souverainisme qui porte la souveraineté (juste cause) à un absolu indéfendable, l'amenant à justifier des différences culturelle nationales, religieuses en particulier, qui doivent être critiquées. Il tourne ainsi le dos à son passé d'intellectuel de gauche.

                                                           Onfray, un esprit brillant qui déraille 

Texte corrigé, sans les coquilles!

« Dérailler » : quitter ses rails. C’est le cas spectaculaire de Michel Onfray avec la création, à grand succès apparemment, de sa revue qu’il ose appeler « Front populaire »… comme c‘est le cas de certains qui acceptent d’y collaborer (j’y reviendrai un peu). Car celui-ci a été un homme de gauche incontestable au début de son itinéraire, athée au surplus et admirant Nietzsche – et j’ai eu l’occasion de d’échanger un peu avec lui à cette époque, notation qui interdira qu’on ne me soupçonne pas de partis-pris aveugle ou haineux à son égard. C’est bien plutôt d’une immense déception qu’il s’agit devant son parcours, comparable à celle qui est la mienne face au parcours, pourtant différend sur le fond, de Comte-Sponville. Je m’explique brièvement avant d’analyser sa plate-forme idéologique qu’il présente dans l’éditorial de sa nouvelle revue.

Onfray a donc été de gauche ou d’extrême gauche autrefois, prenant le parti du peuple à sa façon qui était un peu populiste, ne s’appuyant guère sur les analyses de Marx pour ce faire, allant plutôt vers une forme de socialisme libertaire, voire anarchisant, ou à la Proudhon, et mettant l’exaltation de l’individu au centre de sa réflexion : voir, en particulier, ce titre éloquent d’un de ses livres : La sculpture de soi[1]. Mais c’était tout de même un positionnement de gauche et altruiste. Enfin, il avait chez lui un refus radical des religions en général et de leur caractère « aliénant » et « anti-vie », dans son courageux Traité d’athéologie où il dénonçait même dans l’Islam un « fascisme » insupportable concernant tous les domaines de l’existence (4ème partie, III) – tout cela au nom d’une « raison » issue des Lumières (voir sa Préface).

Or, patatras (mais la chute n’eut pas lieu pas en seul jour) : voici qu’il quitte désormais ces « rails » disons progressistes pour verser dans un conception politique d’ensemble largement réactionnaire, même si on peut le soutenir sur tel ou tel point. A la base, comme le suggère le titre de ce premier numéro, il y a la revendication du « souverainisme » à la manière de… De Villiers à qui il donne la parole, associé bizarrement à Chevènement, ce défenseur intransigeant de la laïcité, contrairement au précédent. C’est ici que la faiblesse théorique de Onfray apparaît en pleine lumière : il confond le thème et l’idéal de la « souveraineté » avec le principe porté à l’excès du « souverainisme ». Le premier est de gauche, si l’on a conscience qu’il exige une souveraineté, politique au moins, des nations qui devrait les soustraire au poids écrasant désormais du capitalisme transnational, lui-même au service d’une classe capitaliste elle-même transnationale (avec ses relais nationaux), et conforté par des organisations internationales (FMI, OMC, etc.) dont l’Europe de Maastricht, censée nous en protéger, nous livre à lui. Et cela sans que cette souveraineté ou indépendance politique empêche en quoi que ce soit des coopérations internationales favorables à tout le monde ! Revendiquer cette souveraineté, ainsi conçue, est parfaitement juste, surtout si l’on a conscience des dégâts sociaux que la quasi disparition des frontières produit dans les nations, en France donc, et ce surtout avec la vague néo-libérale qui nous assaille depuis la disparition du système soviétique : appauvrissement des classes populaires et moyennes, chômage de masse, concurrence des travailleurs, xénophobie, tout cela, indiqué par Onfray, est parfaitement exact et constitue un point fort de sa plateforme, mais le seul… étant donné qu’il oublie de signaler que ces maux sociaux sont dus au capitalisme en tant que tel et sont donc bien antérieurs à la phase actuelle qu’il critique.

Car il y a toute de suite, deuxième aspect des choses donc, le basculement dans le souverainisme dont on va voir les dangers extrêmes auxquels il nous expose, idéologiquement et politiquement. Celui-ci repose sur l’idée de nation, mais d’une nation dont valeur est portée à l’absolu, au point de ressembler à l’idée de patrie, avec la sacralisation dont celle-ci a fait l’objet pendant des siècles et les guerres qu’elle a entraînées – idée de patrie que l’on retrouve fortement chez De Villiers ! Non Onfray, une certaine version du souverainisme, avec ses frontières érigées en dogmes infaillibles, a fait beaucoup de morts dans l’histoire : serais-tu atteint par la maladie d’Heilzelmer ? Inversement, l’Universel en politique n’a pas assimilé « les peuples aux  chiens ou à des bêtes hargneuses » comme il le prétend (p. 8) ! On le voit alors défendre une conception différentialiste, sinon racialiste, des peuples, sous prétexte de les respecter, au point de critiquer l’universalisme décrété « totalitaire » et d’exalter des différences que le premier Onfray aurait critiquées vivement, à juste titre et que l’on doit impérativement continuer à condamner moralement [2]: l’identité musulmane agrégée « dans l’ « oumma » (je le cite), ce qui revient à oublier tout ce qu’il avait dit avant sur la religion musulmane ; ou encore celle de l’hindouisme, dont on sait pourtant à quel point elle prend un visage horrible en Inde aujourd’hui. Le comble advient lorsque l’athée qu’il proclamait être propose de défendre « la civilisation judéo-chrétienne », de la protéger contre une Europe qui voudrait la « ravager » (première nouvelle !) (p. 8 et p. 10), alors qu’il en avait dit pis que pendre sur le plan humain dans sa jeunesse courageuse et audacieuse, courageuse parce que audacieuse.

Il peut alors conclure, selon sa logique à lui, par cette déclaration abracadabrante, sinon scandaleuse ou stupéfiante, comme on voudra : « Le problème n’est plus d’opposer ceux qui votent à droite et ceux qui votent à gauche, mais ceux qui croient en la France et ceux qui n’y croient pas ». Ici le retournement de veste ou le déraillement s’avoue franchement, à son insu peut-être : le clivage droite/gauche n'a plus de sens ! Envolés l’ existence des classes populaires, l’exploitation économique du travail, l’aliénation des êtres humains, la mutilation de la vie individuelle, le capitalisme donc, dont il paraissait initialement se soucier. Un peu comme dans le cas de Comte-Sponville, le succès (y compris financier, bien entendu) lui est monté à la tête et l’a lui a fait perdre. On comprend qu’il affirme qu’il faut se débarrasser « des catégories marxistes » pour comprendre l’histoire et l’appréhender en termes hégéliens de « succession de civilisations » et non de « sociétés » marquées par des antagonismes de classes (p. 11) : les hommes exploités et souffrants ont aussi disparu sous le vocable générique, culturel et plus « noble » de « civilisation ». Par contre on ne comprend pas qu’il puisse  invoquer démagogiquement l’idée d’un « Front populaire », lui qui vient d’abandonner le peuple à son triste sort ! Il aurait du l’appeler « Front populeux ».

Pour conclure : au-delà de cette dérive d’un esprit brillant (je le répète) mais non profond et dont la pensée d’ensemble est souvent sophistique et guère cohérente, ce qui est véritablement dramatique c’est le succès qu’elle rencontre dans les milieux intellectuels, politiques et journalistiques. Nous assistons à nouveau, et pour reprendre une formule que son auteur récuserait ici, à une véritable « défaite (collective) de la pensée », on pourrait aussi parler d’une « défaite de la raison »[3], ou encore, mais là l’auteur de la formule, en l’occurrence Julien Benda, serait d’accord, à une véritable « trahison des clercs » et de ceux qui les suivent. C’est peut-être comme cela que l’on contribue, sans le vouloir, à l’arrivée possible du Front national au pouvoir ! Rappelons-nous ce qui s’est passé à l’époque qui a suivi le diagnostic de Benda datant de 1927 !

                                                                     Yvon Quiniou

[1] On peut se référer à ce que je dis de lui à la fin de mon livre, Misère de la philosophie contemporaine à la lumière du matérialisme. Son rapport à Nietzsche a toujours été très ambigu, oubliant son anthropologie  inégalitariste au profit de culte narcissique de l’individu « fort » et de sa négation de la « morale ».

[2] Mais je rappelle que, en bon nietzschéen, il refuse la morale au nom de la simple éthique qui n’admet que des valorisation particulières visant des différences existentielles.

[3] Je rappelle aussi que Onfray a « commis » un livre indigne contre Freud et la psychanalyse !

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