Le mythe des Etats-Unis

L'incident raciste intervenu récemmenet à Ferguson aux Etats-Unis - un jeune noir tué par un policier trop zélé sans raison valable - permet de lever le voile sur ce que sont, plus généralement, les E-U et de dissiper le mythe entretenu à leur égard par eux-mêmes et répandu dans le monde occidental. Quelques questions simples suffiront à le faire.

L'incident raciste intervenu récemmenet à Ferguson aux Etats-Unis - un jeune noir tué par un policier trop zélé sans raison valable - permet de lever le voile sur ce que sont, plus généralement, les E-U et de dissiper le mythe entretenu à leur égard par eux-mêmes et répandu dans le monde occidental. Quelques questions simples suffiront à le faire.

Un régime démocratique? S'il existe bien une démocratie dans ce pays, contemporaine de sa  naissance (élections libres, pluralisme, etc.), mais excluant initialement les esclaves, celle-ci est largement formelle: moins de la moitié de la population vote, l'existence d'une inculture de masse ne favorise guère le libre choix et transforme la liberté politique en coquille vide, les partis sont dépendants de lobbies financiers qui, en échange de leur subsides, leurs dictent pour une part leur politique, etc.

Un pays qui défend les droits de l'homme et donc la liberté dans le monde? Laissons de côté la tardive abolition de l'esclavage et le triste épisode du macchartysme. Songeons seulement au fait que, depuis la deuxième moitié du 20ème siècle, les E-U n'ont cessé de soutenir, au nom de leurs intérêts économiques, les pires régimes dictatoriaux comme le Quatar ou l'Arabie saoudite, voire de les mettre en place comme au Chili avec le coup d'Etat de Pinochet organisé par la CIA. Aujourd'hui encore, leurs interventions, visibles ou moins visibles, un peu partout sur la planète et spécialement au Moyen-Orient, se font toujours en faveur de régimes (l'Irak, la Lybie, la Syrie, etc.) où les droits de l'homme sont bafoués au quotidien - sans compter leur appui à l'extrême-droite israélienne  responsable d'un véritable génocide à l'encontre des palestiniens. Les droits de l'homme et la liberté humaine? Un cache-sexe ou un cache-misère, par conséquent, pour une politique d'ensemble qui a un nom exact: l'impérialisme économique, cette forme nouvelle et insidieuse de colonialisme.

Un pays riche et opulent? Certes, si l'on se contente de se fier au seul chiffre de son PIB. Mais c'est oublier sa structure sociale, avec des inégalités considérables, sans doute les plus fortes du monde et qui se sont accrues depuis l'époque révolue de Roosevelt - l'écart entre les revenus passant ainsi de 1/40 à 1/500; c'est oublier aussi aussi l'existence encore plus choquante d'une pauvreté de masse, non point relative mais absolue, qui génère des disparités scandaleuses et multiples dans l'accès à la consommation, à la santé, à l'éducation, à la santé (malgré les timides réformes de Obama) ou au bien-être, tout simplement. On est à l'opposé de ce que le philosophe J. Rawls, l'une des  grandes figures progressistes de l'intelligentsia américaine, préconisait, à savoir une richesse qui profiterait à tous, spécialement aux plus démunis et dont l'inégale répartition se justifierait par là-même (voir sa Théorie de la justice). Le PIB d'un pays, sur lequel les spécialistes de l'économie se focalisent sans recul critique, n'est donc qu'un argument de propagande, comme le revenu moyen de ses habitants d'ailleurs: ce qui compte c'est le revenu médian et, surtout, le nombre de ceux qui qui sont en dessous de celui-ci. Comme l'avait déjà dit A. Smith: "La richesse d'une nation, c'est la pauvreté du peuple"... qu'elle masque subtilement par son "abstraction" ou sa "généralité".

Un pays où la dignité humaine est respectée? C'est le contraire qui est vrai quand on voit à quel point le racisme au quotidien non seulement n'a pas diparu, mais s'exacerbe, et ceux qui en sont les victimes sont d'abord les noirs, sur fond de pauvreté grandissante. Un enquête récente a d'ailleurs montré que le nombre et l'intensité des sanctions policières croissait avec la race et la classe, des blancs et des riches aux noirs dans la misère, en passant par d'autres populations immigrées. Ce qui s'est passé dans le Missouri, point de départ de cette réflexion, en est le brutal révélateur. Etre noir (ou immigré) et pauvre, c'est donc être doublement bafoué dans sa dignité: en tant que noir (ou immigré) du fait du racisme ambiant et en tant que pauvre empêché de réaliser pleinement son humanité.

A quoi on ajoutera deux points essentiels pour juger de la qualité humaine d'une société: 1 Une politique pénale d'une dureté sans équivalent, ne produisant aucun effet sensible sur la criminalité au sein d'un ordre social toujours marqué par la violence, et fondée sur le mythe philosophique de la responsabilité individuelle, qui évacue le déterminisme social dans la genèse de la criminalité comme la possibilité de la réduire par d'autres moyens que le châtiment: on punit au lieu de ou pour ne pas prévenir, guérir, éduquer ou rééduquer, intégrer ou réintégrer socialement, enfin. 2 Mais aussi, symbole terrible, l'existence persistante de la peine de mort dans de nombreux Etats fédéraux. Or celle-ci est la forme la plus forte, et même carrément barbare, de l'atteinte à la dignité humaine: elle constitue un crime qui reproduit le crime qu'elle est censée sanctionner, et elle le reproduit en pire puique celui-ci est réfléchi, voulu, intentionnel, contrairement à la plupart des crimes "ordinaires" pris dans des logiques inconscientes que la socité produit.

Un pays moderne? On ne saurait le nier sur le plan des avancées scientifico-techniques et de la forme de rationalité qu'elles impliquent. Mais cette rationalité cohabite dans la conscience collective avec des formes massives d'irrationalité religieuse proprement aberrantes et avec un refus, assumé par les élites, de la rationalité scientifique quand elle touche à l'homme et l'éclaire intellectuellement, comme c'est le cas avec le darwinisme. Je ne peux développer, mais je rappelle que celui-ci fait l'objet depuis longtemps d'une hostilité et d'un combat constants, soutenus par de grandes organisations financières (comme la fondation Templeton) et qui se traduisent par la défense d'un créationnisme littéral emprunté à la Bible, sans le moindre fondement scientifique, ou par l'argument plus raffiné, mais pas plus justifié, d'un "dessein intelligent" (Intelligent design) qui serait censé ruiner le matérialisme darwinien sur le terrain de la science. L'ombre de Dieu pèse donc constamment sur la conscience américaine, il justifie certaines des guerres que les E-U mènent ou ont mené (voir Bush) et il faut rappeler que Dieu constitue une référence dans la vie politique américaine: le président élu prête serment sur la Bible et la formule "In God We Trust" est inscrite sur la monnaie officielle, révélant ainsi la vielle alliance de la bourse et du goupillon. Alors: modernité ou archaisme. Modernité et archaisme idéologique!

Enfin, on ne saurait oublier tout cette dimension de médiocrité qu'on peut dire anthropologique qui affecte ce pays, aussi bien dans sa culture populaire (voir une grande partie  de son cinéma et les séries télévisées avec leurs stéréotypes humains d'une rare vulgarité) comme dans ses formes d'existence quotidienne où le culte de l'argent, la compétition inter-individuelle et le consumérisme sont rois. Certes, la culture américaine ne se réduit pas à ce ce que je viens d'en dire. Elle a aussi ses chefs-d'oeuvre dans le domaine de la littérature, du cinéma, de la musique, comme si cette société, avec toutes ses contradictions, comportait paradoxalement, des ferments de créativité intellectuelle et artistique... dont la source en serait alors la souffrance sociale et psychologique, comme dans le cas du jazz. Mais cette face lumineuse est bien faible au regard de tout le reste. Ce "reste" (si je puis dire, tant sa place est grande) nous interdit de verser dans l'illusion ou l'auto-mystification qui sous-tend l'admiration générale dont les E-U sont l'objet. La "grandeur" de ce pays n'est qu'un mythe auquel on ne saurait souscrire que sur la base d'une immense naïveté.

                                                                                    Yvon Quiniou

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.