L'hypocrisie papale

On peut toujours se complaire à féliciter le pape François pour la leçon de bons sentiments qu'il a livrée au Parlement de Strasbourg. C'est oublier certains de ses propos et les limites de son engagement social et, d'abord, ce problème de principe que seul, à gauche, Mélenchon a souligné courageusement par son départ de l'hémicycle lorqu'il a parlé : de quel droit une autorité ecclésiale comme lui intervient-elle dans une enceinte politique pour indiquer à des citoyens élus par d'autres citoyens, en toute liberté et neutralité religieuse, la voie politique à suivre dans de nombreux domaines? Pourquoi pas, ensuite, la voix d'un Imam, puis d'un représentant des juifs, etc., avec leurs désaccords sur la voie à suivre? Je rappelle cet axiome simple: s'il y a bien des citoyens qui sont aussi des croyants et dont les croyances vont bien entendu influer sur leurs choix politiques, il n'y a pas de citoyens croyants, pouvant s'exprimer en tant que tels dans l'espace public pour l'influencer et, a fortiori, d'autorité croyante qui serait légitimée à investir cet espace et à y développer une activité indissolublement religieuse et politique. C'est ailleurs, dans d'autres lieux et face à d'autres auditoires, qu'elle est seulement habilitée à le faire. C'est cela la démocratie laïque!

Sur le fond, tout ce qu'il a pu dire sur la paix, la misère, les inégalités, l'égoïsme, l'immigration, le populisme et la xénophobie, et que l'on doit approuver, ne saurait nous faire oublier un point essentiel : nombre de ces dérives qu'il dénonce se produisent dans des pays, comme la Pologne ou la Hongrie, qui précisément, se réclament fortement de son orientation religieuse : qu'attend-il pour y aller et leur faire la leçon?

Par ailleurs, il y a toujours cette constante philosophique (théorisée par son prédécesseur) qui veut que toute action progressiste ou humaniste doive se réclamer d'une transcendance, seule à même de la justifier : c'est oublier la leçon des grands philosophes, à commencer par Kant, fondateur d'une morale du respect de la personne humaine basée sur la seule raison! C'est bien pourquoi  le pape appelle les européens à un renouveau spirituel empruntant les chemins de ladite transcendance et demande à l'Europe de puiser à ses "racines chrétiennes" (tout spécialement) pour assumer et assurer son identité humaniste. Ce propos est scandaleux quand on sait que l'Europe "démocratique" actuelle s'est construite contre les Eglises, en particulier depuis la Révolution de 1789 et l'instauration de la République, étrangement absentes de ces racines qu'il invoque, et qu'on se souvient aussi que l'Eglise catholique, avec ses valeurs propres, voire en leur nom, a soutenu les pires régimes dictatoriaux du 20ème siècle : Espagne, Portugal, Italie de Mussolini, Grèce des colonels, Pinochet... sans compter l'Argentine dont il vient et dont il n'a guère dénoncé la dictature en son temps! Le mensonge par omission ferait-il partie de la morale catholique? 

Ensuite, il y a le rappel par le pape des positions de l'Eglise sur l'avortement et l'euthanasie, formulées dans des termes moralement inadmissbles et proprement indignes: l'avortement consisterait à "tuer des enfants à naître" et l'euthanasie, simple souci d'une mort digne et humaine, deviendrait un crime. Tout cela relevant d'une "culture du déchet" méprisant la vie et qui caractériserait notre époque!

Dernier point, et qui n'est pas mince: la critique sociale dont le pape François se fait le spécialiste au nom d'une "option préférentielle en faveur des pauvres" n'est pas rien, mais elle doit être appréciée à sa juste mesure. Elle ne vise que les excès d'un libéralisme économique dont elle ne dénonce pas le principe. Il faut savoir que la doctrine sociale officielle de l'Eglise catholique (comme des autres Eglises) est favorable au capitalisme, c'est-à-dire à la proprité privée de l'économie, sur les conséquences de laquelle le pape pleure et nous invite à pleurer! C'est bien pourquoi ( ce qu'on oublie de dire) il a pu présenter récemment son "option préférentielle pour les pauvres" comme une option "culturelle et théologique" et surtout pas comme une option "politique": "l'Eglise n'a pas à devenir une ONG" a-t-il même précisé. Et je ferai remarquer enfin que les bases morales ou anthroplogiques de cette critique sociale sont curieuses, surtout quand on songe qu'elles sont présentées devant un aéropage de libéraux amoureux de la finance que son discours accuse: critiquer l'égoïsme, oui, trois fois oui! Mais critiquer l'individualisme (dans "individualisme" il y a "individu") et l'abondance matérielle (pour qui?), voire la consommation? En réalité, cette critique (que l'on peut entendre) a tout l'air de s'en prendre à des modes vie éloignant l'homme de la vie spirituelle et qui pourraient donc menacer l'influence propre de l'Eglise sur les "âmes". Souci de la dignité humaine, donc, ou souci de préserver un appareil idéologique de pouvoir, avec les privilèges qui lui sont afférents?

                Yvon Quiniou, auteur de "Critique de la religion. Une imposture morale, intellecuelle et politique" à "La ville brûle", 2014. Cebillet ne fait que concrétiser et confirmer in situ (comme on dit) le propos de mon livre!

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