Le scandale Fillon/Juppé

Le débat Fillon-Juppé aura révélé une étonnante et scandaleuse proximité de leurs programmes, à savoir une rupture libérale dont les conséquences sociales seront catastrophiques. Mais surtout, il aura révélé à quel point leur vision politique est déconnectée de tout souci moral, n'investissant celui-ci que dans la vie individuelle sur un base normative rétrograde.

                                                       Le scandale Fillon/Juppé 

Avec une correction sur la  "mystique de la nature" selon Fillon.

J’ai assisté d’abord avec un grand ennui au débat Fillon-Juppé, car dans bien des domaines seules des différences de degré séparaient leurs propositions : dans les deux cas, c’est un projet libéral très dur, au plan économique et social, qui nous était présenté, et des nuances – 300 000 suppressions de postes de fonctionnaires plutôt que 500 000, par exemple – ne font pas une vraie confrontation d’idées. Ennui donc, mais compensé, si je puis dire, par un sentiment violent de scandale que j’ai éprouvé face à eux deux, à plusieurs niveaux, et différencié selon l’un ou  l’autre, au détriment de Fillon.

Le scandale premier, et qui concerne ces deux hommes, consiste bien dans le choc libéral qu’ils veulent faire subir à notre économie et au vivre-ensemble social qui lui est articulé intimement. Pensons-y un peu dans le détail. Suppression d’un nombre considérable de fonctionnaires alors qu’il en manque déjà beaucoup dans l’éducation ou la fonction hospitalière, deux secteurs importants pour, tout simplement, favoriser l’existence intellectuelle et biologique des êtres humains. Augmentation du temps de travail hebdomadaire (jusqu’à trente neuf heures) pour le même salaire, avec pour conséquence la fatigue et une pression au travail insupportable dont on sait que, déjà, dans les conditions actuelles, elle suscite des stress et produit des suicides. Dans ces deux cas, de toute évidence,  un effet inévitable : l’augmentation du chômage, avec sa double conséquence : existentielle à nouveau si l’on admet que le travail, même peu satisfaisant, contribue à l’identité de l’individu et à son épanouissement ; et économique puisque cela aura une conséquence négative sur le niveau de vie, donc sur la demande et la consommation, et entraînera, enfin, une diminution de la production et le contraire de la croissance que l’on prétend relancer ainsi au nom de l’emploi ! Ces deux hommes-là ont-ils seulement consulté les analystes qui affirment que toute politique d’austérité est contre-productive, augmentant le problème qu’elle est censée résoudre… sauf  qu’elle augmente  la rentabilité du Capital, sans le dire ?  A quoi s’ajoutent : l Le recul de l’âge de la retraite, insupportable nerveusement ou psychiquement dans certains métiers comme l’enseignement et qui, lui aussi, aggravera le chômage. 2 Une dérégulation du droit du travail (amorcé par le gouvernement de Hollande) et la possibilité pour le patronat d’exploiter plus facilement les ouvriers ou les employés… au mépris d’une démocratie syndicale qu’il faudrait au contraire renforcer, spécialement dans les petites entreprises. Bref, dans la lignée d’un tachérisme à la française, qui indignerait Ken Loach et mériterait un nouveau film de lui sur nous, on va traiter les hommes comme des chiens, voire pire, justifiant ainsi ce mot ironique et extraordinaire (hélas !) de Marx face à la situation des travailleurs dans le système capitaliste de son temps : « Pauvres chiens, on vous traite comme des hommes ! » On y revient, aujourd’hui ou demain !

Voici donc le scandale premier, celui qui concerne la réalité de ce que l’on veut nous faire subir. Mais il y a plus grave encore (si j’ose dire), en tout cas sur le plan moral individuel, et qui est un redoublement subjectif du scandale objectif : c’est l’absence totale de  la conscience et du sentiment de ce scandale chez Fillon comme chez Juppé. Il y a là un cynisme ou un amoralisme dans l’appréhension de la vie sociale qui, lui, me scandalise absolument et qui renvoie à cette « démoralisation » dont mon ami Christian Godin parle dans un de ses livres qui porte ce nom (La démoralisation) et que j’ai signalé sur ce blog. Entendons par là une anesthésie du sens moral qui empêche d’appréhender le monde social (économie incluse) sous l’angle de la morale, comme si celle-ci ne concernait que les rapports interindividuels (ah ! le mariage, ah ! la famille) et n’avait rien à voir avec les rapports sociaux et l’activité économique, donc avec la politique. Pierre Bourdieu, d’une intelligence bien supérieure à ces pauvres hères, soulignait avec profondeur qu’il y avait des « conséquences non-économiques de l’économie elle-même », en particulier dans l’ordre du bonheur humain qu’une politique digne de ce nom devrait viser et mettre à la portée de tous. La situation actuelle, dont nos « débatteurs » sont la manifestation éclatante, traduit non seulement une cécité indissolublement intellectuelle et morale, mais une absolutisation  illégitimede l’économie, ce qu’on appelle l’économisme (cet économisme que l’on reprochait au marxisme de Marx et qui est envahissant aujourd’hui!), comme si l’économie ne renvoyait pas, en réalité, à des intérêts humains, des intérêts de classe, ceux de la classe des possédants, et à sa recherche du profit à tout prix, que l’économisme masque. D’où vient alors cette carence immense dans la vision politique de la société? Ce serait trop long de l’expliquer ici, mais on peut au moins dire,1, que c’est une caractéristique de classe, de la classe bourgeoise, de ses intellectuels, de ses dirigeants et de ses économistes (voir l’influence des néo-libéraux américains inspirés par Hayek) qui font passer pour une science ce qui est largement une idéologie ; et, 2, que cette vision idéologique est véhiculée par la plupart des grandes écoles qui formatent ainsi nombre d’hommes politiques qui ont renoncé, du coup, à transformer le monde dans un sens plus juste – le mot « juste » ou « justice » ayant disparu de leur vocabulaire. Les lois prétendument déterministes et inévitables du « réel », fût-il abominable, ayant remplacé les lois morales qui le condamnent et nous obligent à le transformer.

Mais on ne saurait s’arrêter là dans le commentaire critique du susdit « débat ». Car il y a un paradoxe, lui aussi choquant, tout spécialement du côté de Fillon et dont j’aimerais qu’on l’aperçoive car il est important, décisif. Cette fameuse morale, que l’on a déconnecté donc de la politique, voilà qu’on la réinvestit brutalement (aux deux sens du terme) dans la sphère des mœurs individuelles ou interindividuelles : condamnation de l’avortement – même si l’on affirme qu’on ne reviendra pas politiquement sur l’IVG (pourquoi exprimer alors sa désapprobation sinon pour capter les voix des catholiques tout en plaisant aux autres !) –, hostilité au mariage pour tous qui n’altère pourtant en rien les droits propres des chrétiens, réprobation diffuse de l’homosexualité, dans la droite ligne de la soi-disant « morale » catholique. Le paradoxe, et le scandale à nouveau, sont les suivants : Fillon se réclame fortement de la morale, en l’occurrence de la morale catholique la plus intransigeante, pour fonder ses positions dans ces domaines. Ce qu’il ne voit pas, c’est qu’il confond morale et moralisme ainsi que morale et éthique. L’éthique exprime des options normatives liées à des préférences individuelle (ou de groupe) et ses valeurs n’ont rien de moralement obligatoire, contrairement à celles de la morale qui sont universelles et impératives : il faudra bien qu’un jour on comprenne cette distinction essentielle. Imposer les premières dans l’ordre de la vie concerné par la deuxième relève alors d’un moralisme totalitaire qui est à la fois erroné et, paradoxalement mais profondément, immoral. D’une part Fillon prétend faire passer sa vision éthique des mœurs, à la fois personnelle et issue de son catholicisme foncier, à laquelle il a droit à titre individuel, bien entendu, pour LA morale, ce qui s’appelle du moralisme : appliquer des critères éthiques personnels à des domaines qui n’en relèvent pas. En ce sens le « moralisme » est bien immoral : il porte atteinte aux choix de vie individuels, c’est un totalitarisme larvé. Et par ailleurs, ses choix « éthiques à lui tombent parfois sous le coup de la condamnation de la  morale universelle elle-même : c’est le cas lorsqu’il prétend condamner personnellement, mais sur le plan moral, l’IVG. Celle-ci n’est pas une panacée, mais le droit qui lui est lié est celui de la liberté des femmes de décider de la procréation, faute de mieux, et il est respectable et même impératif moralement. Et je rappellerai que ceux qui la condamnent étaient ou sont ceux qui condamnent aussi les moyens contraceptifs… qui permettent précisément de l’éviter ! On est dans une mystique de la nature  humaine, corps compris, créée par Dieu, donc intouchable, qui n’est pas recevable rationnellement et qui me fait penser que, décidément, les chrétiens préfèrent souvent leur Dieu aux être humains !

Non, vraiment : sur tous ces plans, Fillon (surtout), mais aussi Juppé (en partie) mènent un combat d’arrière-garde, profondément réactionnaire, qui rejoint les idées des catholiques les plus rétrogrades, lesquels, plus ils sont catholiques, plus ils sont réactionnaires – ce qui devrait faire réfléchir un peu ceux qui, « à gauche », cherchent électoralement leurs voix. Le drame est que cette « arrière-garde » prend la forme mystificatrice d’une « avant-garde » qui risque d’incarner tragiquement notre futur, Front National à l’appui, si l’on ne lutte pas idéologiquement, vigoureusement mais intelligemment, contre elle !

 

                                                                   Yvon Quiniou

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