Marcel Conche, philosophe, psychologue et moraliste

Dans ce nouveau livre, le philosophe Marcel Conche se révèle un étonnant psychologue et moraliste. Il rappelle l'importance qu'il donne à la nature, mais analyse aussi avec finesse divers sentiments comme la crainte, la pitié, l'intimité ou la honte, entre autres. Il nous demande non seulement d'aimer cette nature, mais de la respecter contrairement à l'éthique de notre modernité.

                        Marcel Conche ou quand un authentique philosophe devient un fin psychologue et moraliste 

Décidément Marcel Conche est inépuisable. Malgré son grand âge, il vient de nous offrir un nouveau livre, La nature et l’homme, publié avec soin par Les Cahiers de l’Egaré. Et comme le titre du livre semble l’indiquer, on pourrait croire que nous avons affaire une nouvelle fois à une réflexion philosophique sur la nature, cette réalité qui aura été peut être son thème principal de toute sa vie d’historien de la philosophie, avec les Grecs, mais aussi de philosophe, ce qu’il est tout autant et qui n’arrive pas souvent. Car je rappelle que cette nature est pour lui la seule réalité, infinie (et pas seulement indéfiniment connaissable), incréée et éternelle, ce qui exclut qu’il existe un Dieu, dont le concept même lui semble incompréhensible et contradictoire avec l’existence avérée du mal. Et simultanément, cette nature n’est pas fixe, elle est en mouvement perpétuel (voir Héraclite dont il se réclame fortement) et la seule chose qui demeure, c’est la loi du changement, même le « moi » y étant soumis et ne demeurant pas ce qu’il est, quoi qu’en dise le poète. On aura compris qu’il n’est pas croyant et tout autant qu’il exclut, comme moi, la religion de la philosophie : celle-ci repose sur la raison et ne saurait faire sa place aux croyances sans se renier ! Cet ouvrage nous le redit fermement, mais avec légèreté, et ceux qui ne connaissent pas encore notre philosophe pourront se réjouir de penser tout cela avec lui.

Mais il y a plus dans ce livre, quelque chose de neuf (en un sens) et qui m’a ravi. Non en priorité les souvenirs de sa vie sur lesquels il revient, mais en se livrant à des variations qui les enrichissent, à la manière d’un musicien qui improvise sur un air connu. Je laisse le lecteur les découvrir et s’apercevoir – simple exemple – que bien que n’ayant pas été véritablement amoureux de sa femme (il l’a simplement aimée), il la trouvait belle et il s’en aperçoit quand il retrouve une photo d’elle alors que sa mémoire défaille. Non, ce qui fait la véritable originalité de cet écrit, c’est la quantité d’observations, de remarques et d’analyses du psychologue qu’il se révèle être, doublé, comme il se doit, d’un moraliste avisé. C’est dire que les sentiments y sont présentés avec des nuances étonnantes de véracité. J’en donne seulement quelques exemples pour laisser au lecteur la découverte du reste.

La crainte, distinguée justement de la peur : celle-ci a un  objet déterminé et on peut lui faire face et donc la surmonter. La crainte, elle, est plus ou moins indéterminée, son contenu est labile, multiple, elle peut venir sans prévenir et nous laisser sans défense. La pitié, qui est un sentiment spontané et non la conséquence d’une réflexion, vise, dit-il, la souffrance aux visages multiples et avec laquelle nous entrons en empathie, et non le malheur, à distance duquel nous restons affectivement. L’intimité aussi, dont il montre qu’elle est absente de la vie familiale, souvent superficielle en ce sens, mais qui peut être présente dans l’amitié sans lui être indispensable. Il est aussi capable de parler de la honte devant un échec, des sentiments sexuels, discrets ou pas, de l’enfance ou de l’adolescence (bien qu’il en fut un peu à l’abri).

S’y ajoute pour moi ce qu’il décrit et analyse lorsqu’il sort de l’introspection pour se tourner vers l’extérieur. J’ai ainsi été impressionné par ce qu’il dit de la physionomie « qui est le caractère d’un visage » et qui en révèle l’intériorité psychologique – ce qui n’est pas le cas de tous les visages – et par sa critique de la volonté de puissance telle que Nietzsche l’a valorisée : la véritable volonté est tournée vers le bien et ne peut donc « vouloir » la puissance, source de multiples maux. C’est là que l’on retrouve aussi le moraliste (il a été par ailleurs un excellent penseur de la morale)

Enfin, et bien entendu, il y a son rapport à la nature qui resurgit ici sous la forme du sentiment fondamental qu’il éprouve pour elle, à savoir l’amour. Ce n’est pas seulement un amour de soi  bien qu’on lui appartienne fondamentalement – l’homme est un être naturel et non un pur esprit ou une âme comme le pensent les religions. C’est bien plutôt un sentiment d’enracinement originel et définitif (tant que nous vivons), ce sentiment que notre époque hyper mécanisée nous fait perdre au point de nous la faire oublier et de nous faire oublier de la regarder. En l’occurrence, il s’agit non seulement de la regarder, mais d’admirer sa beauté, de l’aimer aussi en chacune de ses réalités particulières, des plantes aux animaux et à l’homme, et de concevoir qu’une forme de « bonté » l’anime (c’est lui qui parle ainsi… sur un mode quasi religieux). D’où l’obligation morale de la respecter et de respecter la vie qui est en elle à profusion – quitte à ce que Marcel Conche oublie aussi la cruauté qui est en elle, à savoir entre les espèces. Ce thème d’une nature bienfaisante est un fil qui parcourt bien des passages de l’ouvrage et je me demande s’il n’y a pas là chez lui, qui n’a pas connu sa mère, une nostalgie transposée de celle-ci !

On aura peut-être deviné le conseil que je donne, en conclusion, pour sa lecture : comme pour un recueil de poèmes, il ne s’agit pas de le lire en continu mais par fragments ou regroupement de fragments, afin d’en goûter à chaque fois la saveur intellectuelle et la laisser retentir en soi quelque temps.

                                                    Yvon Quiniou 

Marcel Conche, La nature et l’homme, 190 p., Les Cahiers de l’Egaré, 2021.

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