Marcel Cachin, "Science et religion", un livre lumineux et actuel

"Le Temps des Cerises" vient de republier un texte de Marcel Cachin, fondateur du PCF, longtemps directeur de L'Humanité et philosophe de formation. C'est un livre lumineux qui nous prouve que la critique des religions, toujours indispensable, peut se réclamer d'une tradition que le PCF a longtemps incarnée et qu'il serait inopportun d'abandonner! J'en reproduis ici la préface qu'on m'a demandée.

                                                             Préface 

C’est un livre étonnant qui nous est proposé ici : un texte inédit de Marcel Cachin, l’un des fondateurs du Parti communiste français en 1920, et directeur de L’Humanité jusqu’à sa mort en 1958. Il s’agit d’un texte philosophique – il fut lui-même professeur de philosophie – dans lequel il résume brillamment et, il faut le souligner, dans une langue superbe, les rapports compliqués et même conflictuels de la science et de la religion à travers l’histoire, jusqu’au matérialisme moderne fondé sur la science actuelle et qui signe la défaite de la conception religieuse du monde, en droit tout au moins, même si en fait elle demeure influente, voire retrouve malheureusement un poids nouveau aujourd’hui dans les conditions du triomphe du capitalisme moderne que Cachin n’avait pu prévoir.

L’ouvrage retrace donc, sur la base d’une érudition impeccable, les étapes de la relation conflictuelle des croyances religieuses avec la science contemporaine, avec leur effet dans la pensée philosophique. Au départ, il y eut la domination de la religion sur les esprits, avec ses mythes issus de l’imagination, beaux mais sans fondement réel, comme les mythes grecs. Ceux-ci ont influencé la philosophie antique, malgré la présence d’ores et déjà d’un courant matérialiste fort, illustré par Démocrite et Epicure, dont il fait l’apologie pour avoir soutenu une conception matérialiste du monde, homme compris, constitué d’atomes, et défendu une éthique immanente du bonheur qui dispense l’homme du recours aux Dieux et le débarrasse de la crainte de la mort. C’est  pourtant la religion, avec ses dieux imaginaires, qui a joué initialement un rôle dominant et nourri une philosophie idéaliste incarnée par Platon et, à un moindre degré souligne-t-il subtilement, par Aristote. Le premier a théorisé une vision idéaliste  de la réalité, opposant un monde intelligible, premier, et un monde sensible, second, et dédoublant l’homme entre un corps inférieur et une âme supérieure. C’est ce dualisme que le christianisme reprendra systématiquement en faisant de l’âme un principe spirituel à part et en dévalorisant moralement tout ce qui tient au corps, y voyant même la source du mal.

C’est à partir de là que le conflit entre la science et la religion commencera, terrible et cruel de la part de celle-ci, et dont il affirme que, même si c’est sous des formes nouvelles, il « dure encore », ce qui est vrai. Il peut ainsi rappeler la manière insupportable dont l’Eglise (chrétienne en l’occurrence) s’est opposée aux progrès de la science, brûlant le savant Giordano Bruno pour cause d’hérésie, s’opposant à l’héliocentrisme de Copernic et de Galilée, puis à la théorie de l’évolution de Darwin (qui n’a été acceptée prudemment par l’Eglise catholique qu’en 1996 !). Ce sont donc les progrès effectifs de la science qui vont faire reculer progressivement, mais difficilement, la vision religieuse du monde, jusqu’à imposer le matérialisme philosophique, et Cachin en démontre remarquablement le processus.

Mais qu’est-ce d’abord que le matérialisme ? Il le définit très bien à la suite d’Engels : c’est l’affirmation qu’il y a une matière hors de l’homme et qui le produit, pensée incluse. Celle-ci, liée à son cerveau et non à une substance spirituelle imaginaire, est capable de connaître le monde matériel et ses lois grâce à la science, dans un procès indéfini. Cachan indique que ce n’est pas là un postulat : ce qui nous le prouve, c’est « l’expérience», à savoir la « pratique »  grâce à quoi nous pouvons transformer le monde ou, à tout le moins, le maîtriser. Cela veut dire, contre tous les relativismes d’inspiration religieuse, qu’il y a une connaissance objective de la réalité, que celle-ci en est le reflet exact et que, si elle est relative au sens temporel du terme – elle évolue, s’enrichit, se rectifie –, elle n’en  constitue pas moins un champ de vérités en un sens définitives ou absolues. C’est pourquoi, du point de vue de la science, il ne saurait y avoir d’inconnaissable – cet inconnaissable auquel il faudrait croire et devant lequel il faudrait s’incliner – mais seulement de l’inconnu (provisoire). Dont acte.

Mais qu’est-ce que cette matière qui constitue le monde ? Nourri d’une information scientifique impeccable, quoique liée à son époque, Cachin signale qu’elle est en mouvement, se transformant sans cesse, et que c’est sa connaissance qui, précisément, ruine  l’image que la religion en donne, par exemple à travers le récit biblique de la Genèse. Le monde n’est pas fixe, constituée d’espèces immuables depuis l’origine et objets d’une création divine séparée : il a évolué à partir d’une matière initiale non vivante, il s’est développé comme  Darwin nous l’a démontré à travers la transformation des espèces, et l’histoire, telle que Marx l’a comprise sur une base matérialiste liée à l’économie, a relayé l’évolution naturelle pour former l’homme. C’est dans cette optique que l’on peut à la fois expliquer les religions et dénoncer leur rôle néfaste : ce sont des productions humaines, sociales et historiques – elles ne tombent pas du ciel – et, jugées à l’aune du progrès humain, elles ont toujours été « de grandes forces ralentissantes et conservatrices », comme il l’observe lucidement.

Pour autant, peut-on dire que la science, avec son matérialisme philosophique contraignant, a réponse à tout, comme le soutient audacieusement Cachin ? Car c’est ce qu’il paraît affirmer, contre la mystification religieuse qui tient à ménager un espace pour la croyance en une transcendance mystérieuse, avec ses consolations illusoires qui détournent l’homme de la lutte pour son bonheur terrestre, et il faut saluer le courage qu’il manifeste en abordant ce sujet en athée. Sur la question de l’origine des choses telles que nous en avons l’expérience, directe ou indirecte, il a raison : la science y répond désormais, sauf qu’elle ne fait que reculer le problème de leur origine ultime ou absolue. A ce niveau, un questionnement proprement métaphysique (méta-physique) demeure légitime, même s’il ne peut recevoir de réponse sur le plan du savoir (ici il se souvient de Kant) et, de toute façon, il ne saurait être question d’en confier la réponse aux religions, avec leur dogmatisme irrationnel, voire délirant. Quant à la question de la fin, Cachin semble hésiter : d’une part il exclut à juste titre l’idée d’une finalité du monde comme étant une question religieuse, laquelle n’a pas de sens dans le cadre du matérialisme faute d’un Dieu à même de l’assurer – ce en quoi on l’approuvera ; mais d’autre part, parlant du communisme dans le cadre de la conception marxiste de l’histoire qui est la sienne, il en fait quasiment une fin nécessaire ou fatale de celle-ci. C’était une idée courante à l’époque dans le mouvement communiste, mais elle est désormais contestée : la réflexion a évolué et refuse un pareil propos, y diagnostiquant une vision nécessitariste et finaliste de l’histoire, d’inspiration hégélienne, voire même une croyance de type  religieux, qui ne saurait se réclamer du matérialisme et de la science.

Reste l’essentiel quand on a lu ce texte lumineux. Avant tout sa défense rigoureuse du matérialisme contre les  reproches dont il a été longtemps l’objet, soit sur le plan théorique de la part de la philosophie religieuse le jugeant déficient intellectuellement, soit sur le plan moral : Cachin souligne combien il a été attaqué en tant qu’immoral, portant atteinte à la dignité humaine, dénoncé comme « sordide, grossier et barbare » parce que tirant l’homme vers le bas. Il montre au contraire que, bien compris dans sa dimension dialectique et évolutive, il met en avant la spécificité éminente de l’esprit humain, bien qu’il soit issu de la matière et qu’il n’en soit donc qu’une forme, mais complexe et particulière. Cette spécificité l’ouvre aux vertus morales des savants dans leur travail, plus soucieux du vrai que de leurs intérêts égoïstes, comme elle l’ouvre aux engagements sociaux progressistes aux côtés des exploités, pour plus de justice : combien de matérialistes, lucides sur la situation des travailleurs, se sont engagés auprès d’eux… cependant que les idéalistes religieux s’en détournaient cyniquement, préférant Dieu aux hommes ! J’ajoute seulement que cette capacité morale, Darwin lui-même, dans un livre qu’on connaissait peu à l’époque (La descendance de l’homme), en a établi l’origine naturelle, puis historique. Et Cachin a raison de montrer que c’est cette même morale, et pas seulement leur intérêt, qui anime les communistes dans leur combat, voyant carrément dans leur idéal d’une société sans classes « l’impératif catégorique de notre époque », même s’il ajoute opportunément que c’est la science, sur laquelle ils s’appuient aussi, qui leur offre le moyen d’en éclairer les conditions concrètes de réalisation.

Soyons clair, pour finir. Ce texte relativement bref, mais dense, et malgré quelques points théoriques ou politiques qu’on doit corriger ou enrichir, mais qui tiennent à une époque où l’URSS était mythifiée, sous-estimée dans ses défauts, voire ses tares staliniennes, et imposait aux esprits sa vision unilatérale et dogmatique du marxisme, est encore sur le fond d’une actualité terrible. Car si l’on avait pu croire, dans la seconde moitié du 20ème siècle, que la science était en train d’imposer ses conséquences matérialistes dans tous les domaines contre les préjugés religieux, on doit aujourd’hui déchanter pour une part. On voit des scientifiques militer pour une nouvelle alliance de la science et de la métaphysique spiritualiste et déiste (le journal Le Monde leur a offert une tribune il y a quelques années) et, surtout, on assiste à un nouveau retour de l’anti-darwinisme venant des Etats-Unis : soit sous la forme d’un créationnisme strict, soit sous la forme d’une théorie du « dessein intelligent » affirmant qu’un Dieu a guidé l’évolution jusqu’à l’homme. Dans les deux cas, une croyance religieuse se fait passer pour une thèse scientifique ! Même l’Eglise catholique, qui a reconnu l’évolutionnisme en 1996, s’est cru obligée d’affirmer que celui-ci valait pour le corps de l’homme, non pour son esprit qui demeure une substance d’origine transcendante !

Mais, tout autant, on voit les croyances religieuses refaire surface, à l’état brut si j’ose dire, dans la sphère politique, colportant par exemple une homophobie explicite – alors que Freud, homme de science, a démontré le caractère naturel de l’homosexualité ;  ou encore, on voit l’inégalité de l’homme et de la femme être professée par toutes les confessions, spécialement l’islamique, alors que les progrès de la biologie démentent radicalement cette croyance rétrograde. Oui, il est clair qu’il faut lire ce texte et reprendre, dans des conditions renouvelées, le flambeau de la critique rationnelle, scientifiquement informée, des religions, de toutes les religions !

 

                                                                                                       Yvon Quiniou, philosophe

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