Politique: la grande «dépression»

Nous connaissons une immense dépression collective dans l'ordre politique, en tout cas quand on se réclame de la gauche et de son idéal d'émancipation. Non seulement nous devons subir la politique désespérante d'un Macron, mais la gauche est divisée et, en dehors du Parti communiste, malheureusement affaibli, elle paraît renoncer aux exigences qui l'ont définie. Aux intellectuels de réagir!

                                                      Politique : la grande « dépression »

Notre époque, en France en tout cas, connaît un état dépressif assez exceptionnel, que j’éprouve moi-même malgré ma vitalité qui sort de l’ordinaire. Je le constate autour de moi : soit dans mes contacts de la vie  quotidienne – commerçants, gens ordinaires que je rencontre  et avec qui j’échange – mais surtout chez mes amis intellectuels, de gauche bien entendu et  y compris ceux de ma famille politique communiste avec qui je converse et qui sont totalement déboussolés, même s’ils ne l’avouent pas publiquement. Je voudrais donc indiquer, réfracté à travers ma sensibilité, ce qu’il en est et qui provoque cette dépression qu’il faut bien dire collective.

1 Il y a d’abord l’échec patent de notre président, Macron, élu sur une base qui paraissait aussi ou en même temps de gauche, alors que son orientation politique de fond était de droite, ce qui est clair dans son livre-programme Révolution, dont j’ai fait l’analyse critique dans Qu’il faut haïr le capitalisme (H§O) et où je montre que son idéologie est celle du libéralisme le plus pur ou le plus dur, à la Hayek si l’on veut, c’est-à-dire le plus inacceptable : je n’ai rencontré personne qui ait osé me contredire !. Echec donc, à savoir la destruction rampante des services publics dans de nombreux domaines, dont celui de la santé, névralgique ces temps-ci et dont on voit les conséquences désastreuses, en particulier pour les classes populaires, mais pas seulement ; paupérisation d’une grande partie de la population avec 10 millions de pauvres, aggravation des inégalités par une politique fiscale en faveur des plus riches, autoritarisme politique et déni de démocratie, etc.

2 S’ajoute à ce fait global évident et qui était anticipable, l’adhésion inadmissible d’une grande partie du PS à son orientation politique et, de fait, à sa gouvernance, de plus en plus à droite, sans que les « socialistes » (avec des guillemets, donc) s’en désolidarisent, par goût du pouvoir, bien évidemment. Je pourrais ici citer bien des noms.

3  D’où un constat, qui est aussi un jugement, clairement sur notre époque : la désertion des convictions politiques chez beaucoup d’hommes ou de femmes de gauche, leur abandon de toute philosophie politique visant à améliorer le sort du peuple, qui n’en a jamais eu autant besoin. C’est à un abandon de toute conception morale de la politique à laquelle nous assistons dans une grande partie de l’ex-gauche, conception qui vise pourtant à satisfaire l’intérêt de tous, à réduire le malheur social et qui s’inscrit dans une tradition démocratique qui remonte spécialement à Rousseau, puis à celle, socialiste ou communiste, incarnée par Marx et actualisée par Jaurès (celui-ci ne distinguait pas ces deux termes), et qui aura donné tous les acquis sociaux du 20ème siècle que la déferlante libérale, qui a suivi l’échec lamentable de l’expérience soviétique, aura peu à peu balayés ou voulu balayer.

4 Quant à la partie de la gauche qui reste « de gauche », avec des différences non négligeables, elle n’est pas en bon état et d’abord parce qu’elle est divisée : ce qu’il reste du PS est électoralement très affaibli, les Verts jouent leur partition à part, se découvrant des ambitions strictement politiciennes qu’on ne leur connaissait pas, quitte à ruiner l’idée d’une union de la gauche dans l’avenir immédiat, seule susceptible de nous éviter la réélection de Macron ou la victoire dramatique de Marine Le Pen à la prochaine présidentielle (mais je peux me tromper dans ce pronostic). Quant au parti des Insoumis, « soumis » à la personne de Mélenchon, il est lui aussi habité par une volonté politicienne d’accéder au pouvoir et d’y dominer, au point de flatter un électorat musulman réactionnaire dans ses croyances religieuses et en cédant sur l’exigence d’une laïcité intransigeante et républicaine. Quant au Parti communiste, que je soutiens autant que je peux malgré des désaccords sur la religion, il est le seul à incarner une alternative réelle au capitalisme, qui s’appelle justement, cette fois-ci, le communisme. Sauf qu’il est affaibli, mais sans avoir du tout disparu comme on veut le faire croire – il est le troisième parti de France en termes d’élus toutes catégories, ce qui est passé régulièrement sous silence par les médias, dont on ne soulignera jamais assez la malfaisance – et il porte hélas la croix de son soutien passé à l’URSS et donc du discrédit de l’idée communiste elle-même, alors qu’elle n’a pas grand-chose à voir avec ce qui a eu lieu à « l’Est ». Cette idée renaît cependant ces temps-ci, vu les effets catastrophiques du capitalisme mondialisé, mais il faudra du temps pour qu’elle retrouve toute sa force, ce qui n’est pas du tout exclu selon moi si on sait aussi la renouveler et l’actualiser avec intelligence.

Dans ce contexte général, auquel on pourrait ajouter des considérations pessimistes sur la situation mondiale, avec la montée des populismes et le retour d’une religiosité rétrograde, islam compris avec ses horreurs récentes, il y a donc de quoi déprimer, voire désespérer. C’est ainsi  que je viens de lire un propos à ce sujet, d’une pertinence totale, sous la plume d’une écrivaine, Belinda Canonne, que je tiens à citer intégralement tant je m’y retrouve et tant il reflète « l’air du temps », sauf celui qui flotte à droite : « Je crois que je n’ai jamais renoncé à l’idée d’un progrès général de l’humanité. Le 20ème siècle nous a appris que les retours en arrière étaient toujours possibles. C’est là tout le tragique des sociétés humaines. Mais secrètement, je chérissais l’idée que de mon vivant, je n’y assisterais pas. Qui pouvait imaginer que ce siècle serait si profondément différent de la fin du siècle précédent, entre démocraties illibérales et régimes populistes, désastre écologique et fond de l’air idéologique dans lequel les problématiques identitaires et les tendances liberticides contrarient tout espoir d’émancipation ? L’état du monde ne saurait me laisser indemne.» Texte magnifique, venant d’une femme qui n’est guère portée à la mélancolie, et que j’aurais aimé avoir écrit, moi qui me suit toujours battu pour l’émancipation  multiforme des être humains et qui en prend plein la figure (si j’ose dire) ces temps-ci !

Sauf que j’ajouterai une conclusion destinée à ne pas nous laisser enfermer dans cette situation (ce qui n’est d’ailleurs pas le cas de B. Canonne). Le rôle de l’intellectuel – des  intellectuels – n’est pas de s’abandonner à ce genre d’affects, même s’ils les atteignent au fond d’eux-mêmes, car, comme le disait magnifiquement Camus, « un homme ça s’empêche » – en l’occurrence ça s’empêche de verser dans le désespoir politique et de le propager.  Son rôle est non seulement de militer pour un « optimisme de la volonté » comme le voulait Gramsci, mais d’être lucide et intransigeant, donc aussi critique et non complaisant dans l’analyse de la réalité – ce que ce billet a voulu faire très brièvement. Mais il est aussi et surtout, sur la base de cette analyse, de contribuer à un « optimisme de l’intelligence » qui refuse d’accuser la « nature humaine » comme cause de notre situation actuelle et tente, au contraire, de mettre en lumière, sans complaisance, ses sources effectives, celles sur lesquelles on doit pouvoir avoir collectivement une prise. Cela passe par une analyse démystificatrice des diverses formes  d’idéologie qui nous masquent la possibilité d’une pareille « prise » sur notre société actuelle, mais tout autant par la mise en avant, une fois de plus,de l’exigence morale en politique – cette exigence que les philosophes des Lumières, suivis par un Marx bien compris (ce qui n’est pas souvent le cas), avaient énoncée et que la plupart des politiques actuels ne cessent de bafouer, de détruire ou d’ignorer cyniquement. C’est seulement ainsi qu’on échappera à notre « grande dépression », non seulement pour notre bien ou plaisir individuel, mais pour celui de tous !

                                                              Yvon Quiniou

NB : A paraître, en principe début janvier,  mon Éloge raisonné du Manifeste du Parti communiste, aux Editions de L’Humanité..

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