L'Eglise, la sexualité et Satan: quel délire et quelle hypocrisie!

Le pape François vient d'invoquer Satan pour expliquer la pédophilie au sein de l'Eglise. Par-delà la seule homosexualité cachée des prêtres, qui n'est pas un délit, la pédophilie, elle aussi cachée, en est un et doit être moralement condamnée. Mais il faut expliquer cette dérive et l'hypocrisie qui la masque par la vision négative du sexe qu'a le catholicisme, qui doit être rejetée.

                    L’Eglise, la sexualité et Satan : quel délire et quelle hypocrisie ! 

Alors même que le pape François manifeste le désir louable d’en finir avec la pédophilie au sein de l’Eglise – comme d’ailleurs celui de réprimer l’homosexualité en son sein – il commence par dénoncer publiquement la « faute à Satan » : quel ridicule et quelle hypocrisie chez un homme censé être honnête et intelligent… comme si rien n’avait changé, en un sens, depuis l’époque où Spinoza dénonçait les superstitions religieuses (voir ici même, sur ce blog). Faisons donc le procès lucide de cette situation.

La question de l’homosexualité des prêtres en elle-même est moins grave, au sens où l’homosexualité n’est en rien un délit, ni une anormalité, mais une orientation sexuelle spécifique, naturelle ou acquise d’ailleurs. Sauf que la réaction de l’institution ecclésiale  comporte une stupéfiante hypocrisie : l’Eglise catholique dénonce officiellement l’homosexualité au nom ce qu’elle appelle sa « morale » (présentée frauduleusement comme « la » morale)  en y voyant une abomination,  à l’instar des deux autres religions monothéistes (avec un « plus » dans l’Islam) et, dans le même temps, elle la pratique largement. Ce n’est donc pas celle-ci qui est scandaleuse, mais sa dévalorisation publique et religieuse, qui en fait un comportement « contraire à la nature », assimilable à un pêché associé curieusement à sa tolérance en interne. Or il faut être clair : c’est cette négation du corps et de la sexualité qui est scandaleuse, s’apparentant à un non-respect de l’être humain et de son droit à jouissance. Et c’est elle qui entraîne une sexualité occulte, dissimulée. Pour mettre fin à cette hypocrisie, il n’y aurait qu’une solution : supprimer le célibat des prêtres (qu’on ne trouve pas chez les protestants et qu’aucun texte biblique ne commande !) car c’est lui qui, par la répression sexuelle qu’il induit dans un premier temps, les entraîne ensuite aux excès qu’ils sont censés ne pas commettre et qu'ils n'assument pas!

La pédophilie fait partie de ces "excès"(si l'on peut dire) mais elle est d’une tout autre nature et mérite un tout autre jugement. Car c’est bien un délit, condamné comme tel par la loi, mais surtout, au-delà de cette dimension juridique, elle constitue un comportement immoral, une violence exercée sur un être sans défense (l’enfant) par un adulte tout puissant (le prêtre) qui abuse de sa situation de pouvoir, y compris religieux, voire joue la comédie de l’amour pour satisfaire une simple pulsion. Pire : cette violence étant sexuelle (et pas simplement physique comme une gifle), on sait qu’elle peut marquer à vie, traumatiser et entraîner des dérèglements psychiques quand l’enfant devient adulte. Elle est donc doublement nocive et condamnable. Or ce qui est ahurissant autant que désolant, c’est l’argumentaire du pape pour l’expliquer, sinon l’excuser à demi-mots. D’abord en prétextant que c’est un problème universel qui « malheureusement existe partout » (je le cite), ce qui a tout l’air d’une excuse discrète, même si l’on sait que nombre de ces actes pédophiles peuvent avoir une origine psychologique dans la biographie du coupable, au point d’en faire quasiment un malade (je parle du passage à l’acte et non de la tendance, plus compliquée à appréhender, si elle existe). Mais surtout, au-delà de cette considération universaliste plutôt maladroite dans ce cas, il y a l’invocation de Satan comme origine ultime de ce « mal » : on est ici à la fois en plein délire religieux digne des plus absurdes croyances de l’Eglise catholique, qui la font remonter au Moyen-Âge et la situent à l’opposé de toute foi raisonnable et de toute rationalité, mais aussi dans un argument spécieux qui tend à innocenter les prêtres ou prélats. Car si c’est Satan qui est la cause, où est la responsabilité humaine ? Et où est la notion de faute que l’on fait porter aux religieux ? On est en plein illogisme. L’on croyait que la pensée religieuse moderne avait progressé dans le domaine de l’anthropologie pour comprendre et analyser les mécanismes psychologiques, familiaux ou inconscients, qui peuvent entraîner les hommes aux déviances sexuelles de ce type (ne serait qu’en s’appuyant sur Freud). Il faut déchanter : le même obscurantisme prévaut, nourrissant les mêmes délires et les mêmes incohérences. L’hypocrisie, elle et à ce propos, consiste dans le silence des autorités religieuses, leur complaisance dite « miséricordieuse » à l’égard de ces comportement et la facilité avec laquelle elle permet aux coupables de fuir la justice de notre pays ou de l’Etat en  les autorisant à migrer à l’étranger.

Pour conclure, il faut bien voir que ce qui est à la racine de ces dérives (l’homosexualité non avouée des religieux) ou de ces tragédies (leur pédophilie), c’est bien, à nouveau, l’anthropologie chrétienne telle qu’elle est professée : la négation du corps, de la chair, du plaisir, de la sexualité considérée comme seul instrument de la procréation – bref, l’idée même de « vice ». Comme l’a dit Nietzsche, dont une partie de la pensée mérite une grande considération : « Le sexe était pur. Christ (= le christianisme, ici) est arrivé et il est devenu vicieux ». C’est cette option normative négative, sans la moindre justification intrinsèque, qui produit un refoulement maladif du corps et qui entraîne du coup, par compensation des frustrations ainsi suscitées, les excès sexuels qui nous choquent à juste titre ; excès que l’Eglise condamne alors qu’elle les produit en partie, par sa condamnation même du sexuel en tant que tel. J’ajoute que cette condamnation est elle-même condamnable, non seulement par ses conséquences pathologiques et délictueuses telles qu’on les a examinées, mais dans sa nature propre : elle porte atteinte au droit au plaisir et au bonheur que l’homme y trouve, que l’on doit reconnaître à tout être humain dès lors qu’il respecte l’autre être humain.

                                                Yvon Quiniou

 

                                                       

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