Macron et ses encenseurs: qui trop embrasse, mal étreint

Dans un livre de deux anciens conseillers de Macron, "Le progrès ne tombe pas du ciel", ceux-ci tentent de réhabiliter le programme de "Révolution". Mais leur réflexion, louable, est désolante par ses contradictions, ambiguïtés ou imprécisions. Et surtout, elle intervient après deux ans de gouvernance macroniste qui en infirme les attendus ou les aspirations.

                                      Macron et ses encenseurs : Qui trop embrasse, mal étreint 

On ne saurait laisser passer un tel livre, écrit par d’anciens conseillers de Macron et qui sera bien entendu applaudi par les média dominants, tant il est désolant au regard de son ambition et ce serait de la  démission intellectuelle ou de l’opportunisme que de ne pas le critiquer publiquement.. Car il ne s’agit rien moins pour D. Amiel et I. Emelien que de réécrire le programme de Macron, tel que Révolution l’avait présenté, avec les mêmes défauts de raisonnement et les mêmes confusions (j’en ai parlé ici même) comme si deux années de gouvernement n’en avaient pas déjà montré, sinon démontré, les invraisemblances. Et, du même coup, il s’agit pour eux de relancer un projet qui semble bien avoir déjà lamentablement échoué comme si la pratique, critère ultime en politique pourtant, n’était pas porteuse d’enseignement !

L’ouvrage commence par un rappel de la situation avant (et après) l’arrivée de Macron au pouvoir, comportant une somme de clichés, de contre-vérités ou de préjugés assez rare : une apologie de l’Europe qui ne soucie pas de son refus majoritaire, et donc démocratique, en 2005, sans soupçonner un seul instant ce qu’il signifiait en profondeur ; une critique des populismes assimilant frauduleusement ceux de gauche et de droite, sans compter que le terme de « populisme » est une injure qui dispense de penser ce qu’il recouvre en réalité, surtout à gauche, et les accusant d’incompétence et de d’inexpérience : facile, comme on dit ; « la haine des élites » est professée comme la composante des révoltes populaires, ce qui relève d’un aristocratisme d’une banalité rare et d‘un mépris du peuple peu fréquent aujourd’hui, ne prenant pas en compte les raisons objectives de son malaise : pour qui se prennent-ils ces deux-là ?; le refus de l’opposition de la droite et de la gauche, axiome de Macron sur lequel on reviendra ; enfin, la revendication forte d’un progressisme idéologique dont on n’aperçoit pas les contours (les auteurs en  reparleront cependant), surtout quand on constate à quel point les choses ont en réalité et véritablement régressé sur la plupart des plans importants depuis la gouvernance de deux ans de Macron.

Ce qui suit n’est pas du meilleur tonneau. L’opposition gauche/droite aurait disparu ou n’aurait plus de sens, ce qui est faux sur le fond, même si nominalement il y a un problème dans une certaine gauche qui n’est pas toute le gauche ; et, surtout, c’est l’autonomie individuelle qui serait le principe d’une nouvelle philosophie politique que Macron incarnerait : c’est là du copier/coller du programme de Macron dans Révolution, sauf qu’on ne voit pas la moindre trace effective de ses effets positifs revendiqués dans ce qu’il a fait depuis deux ans (excepté dans le domaine sociétal ou des mœurs) : ils attribuent au libéralisme économique une vertu positive qu’il n’a absolument pas : l’exploitation de classe à laquelle il soumet les travailleurs est passée sous silence, avec ses effets aliénants sur la liberté des hommes au travail, et l’apologie d’une économie sociale de marché dite « régulée » oublie de nous préciser en quoi elle est « régulée » – sous-entendu : socialement, donc humainement. Tout ce qui s’est passé depuis deux ans, avec le CICE ou la réduction du pouvoir des syndicats dans l’entreprise, va exactement en sens inverse : la dénonciation des corporatismes ou la critique officielle des syndicats dans ce livre en sont une illustration lamentable.

Toute la partie descriptive sur une « société de frustration » – sociale, géographique, économique ou de liberté – n’est pas meilleure non en elle-même (elle comporte des vérités factuelles)  mais en raison de son ambiguïté, sinon de son obscurité intellectuelle : à la fois les auteurs dénoncent justement des situations concrètes d’inégalité dont ils admettent du bout des lèvres qu’elle sont déterminées socialement – comme l’accès inégal à la culture ou la ségrégation géographique selon l’appartenance sociale – et (le « en même temps » de Macron) ils entérinent cette situation au nom de la mobilité économique moderne, de plus en plus indispensable selon eux, des activités et de l’emploi, acceptant par exemple l’« ubérisaion » des taxis qui supprime des emplois garantis et soumet les  chauffeurs de taxis à des entreprises privées qui les exploitent d’une manière éhontée. A quoi s’ajoute chez nos auteurs, bien au-delà de leur critique (pourtant un moment formulée) des monopoles, l’acceptation de leur caractère inévitable dans l’économie moderne (tiens : mais c’est du Marx, ici !) et l’occultation incompréhensible de leur part de ses effets négatifs au plan social et humain, alors même qu’ils en arrivent à accepter, toujours au nom de la mobilité économique jugée indispensable, à refuser les CDI qui figeraient l’emploi. Où est le progrès dont ils se revendiquent dans tout cela, surtout si on les suit dans l’affirmation du caractère bénéfique, sinon juste, des inégalités de revenus ou de patrimoine ? Pour reprendre leur questionnement, peut-on alors changer la société  et la faire progresser –  car ils semblent le vouloir malgré le bien qu’ils en pensent au plan structurel – sans changer la société, ce à quoi ils se refusent ? Bref, quel progrès souhaitent-ils véritablement ?

La suite du livre est consacrée à cette question fondamentale, celle du progrès, qui leur permet de se définir comme « progressistes » et non comme de gauche ou de droite (ou les deux à la fois). C’est la plus intéressante car elle repose sur une définition de principe du « progrès » qui est assez stimulante, n’étaient les impasses que les auteurs font sur la possibilité de sa réalisation concrète et, du coup, les contradictions qu’ils rencontrent à nouveau. Il s’agit pour eux de « maximiser les possibles des individus, présents ou futurs ». Laissons de côté la perspective temporelle et examinons la base théorique de cette proposition. L’idée de « possibles » inhérents à chacun d’entre nous est juste – c’est ce que le marxiste que je suis appelle, avec Tony Andréani, des « potentialités naturelles » (capacités, besoins) équivalentes chez tous (ce qui ne veut pas dire identiques) et qui ne sont pas réalisées ou actualisées chez tous au même point. Constat juste, mais dont l’explication est faible, faute d’un outillage conceptuel adéquat. Car d’où vient cette non-réalisation et comment la nommer ? Tout repose selon eux (comme chez Macron) sur la réalité ontologique de l’individu, d’un individu soustrait pour l’essentiel aux influences ou, plutôt, aux déterminismes socio-économique (mais aussi culturels) que la culture marxiste ou liée à elle (voir Bourdieu) a pourtant mis incontestablement en évidence. Non qu’ils nient totalement ces déterminants objectifs (de ce point de vue ils ne sont pas de droite) mais ils sont compensés largement, pour eux, par des « talents » et des « mérites » personnels qui ne sont pas structurés par ces déterminants : la « subjectivité » échappe considérablement à l’« objectivité » des conditions externes ! C’est bien pourquoi ils ne veulent pas parler de « classes » mais de « personnes » (ils le revendiquent, eh oui !), ni du poids des inégalités de classes sur les dominés, lié à l’exploitation du travail (absente de leur réflexion d’ensemble) et c’est aussi pourquoi il ne peuvent recourir à un concept essentiel à mes yeux : celui d’aliénation. Celui-ci désigne ce qu’ils décrivent correctement par ailleurs, mais sans le penser théoriquement : le fait qu’un individu dominé socialement ou/et exploité économiquement ne peut actualiser ses potentialités de vie qui sont pourtant en lui, qu’il est donc autre que ce qu’il pourrait être dans de meilleures condition socio-économiques, à savoir moins ou pire, mutilé donc, appauvri existentiellement. On voit le défaut de méthode ou d’approche qui caractérise cette réflexion : elle recourt à des mots (avec toute leur imprécision) pour désigner des maux sociaux, au lieu de faire appel à des concepts théoriques, réellement éclairants et explicatifs. Des conséquences concrètes désastreuses s’ensuivent dans tout cette partie : le refus de mettre en place l’égalité des chances (pour accéder à l’égalité) car elle tirerait « vers le bas », voire nierait la réalité des inégalités naturelles, la critique d’une éducation uniformisée ne multipliant pas les chances de réussite et d’élévation sociale des éduqués tout au long de leur vie et, enfin, chose curieuse, la critique aussi des « monopoles » ou, plus exactement, de leurs « rentes ». Tout n’est pas faux ici, on doit le reconnaître, mais cela se fait au nom de l’innovation individuelle dans l’ordre économique et technologique. Derrière cela, il y a la nostalgie revendiquée d’une société de concurrence dans le plus pur style libéral, qu’ils ne veulent pas appeler « capitalisme » mais « économie de marché régulée ». Cette idée de « régulation » n’est pas à rejeter, c’est évident, la social-démocratie y a eu recours dans son histoire pour freiner les défauts du capitalisme et on peut leur en faire crédit. Sauf que le gouvernement auquel ils auront participé depuis deux ans n’aura cessé, lui, de déréguler, d’affaiblir les règles de travail qui protégeaient les travailleurs et ils préconisent même la fin des CDI au prétexte qu’ils empêcheraient la mobilité de l’emploi et des investissements. Alors ?

Le chapitre 4 s’avance davantage dans la dimension collective du projet, c’est elle qui comporte le plus d'incitations normatives à partir du principe, juste, que c’est par l’action collective que l’on peut parvenir à un maximum de progrès individuels. C’est ainsi que l’on ne peut qu’être d’accord avec la valorisation qui est faite de l’engagement, qui marque ici une claire opposition à l’égoïsme libéral poussé à son comble : il est bien dit que c’est l’homme qui est un idéal et non l’individu ramené à son seul individualisme. De même, sur les conditions idéologiques d’un « vivre-ensemble » pacifié, la question religieuse est abordée d’une manière qu’on peut dire elle aussi correcte et assez différente de l’approche de Macron : point d’apologie inconditionnelle des religions ici et l’athéisme est clairement respecté comme le droit de critiquer les religions, quelles qu’elles soient ! Mais ici aussi le vocabulaire reste politiquement prudent… comme la critique : les religions sont-elles sources seulement de « frictions » et non de  guerres et d’obscurantisme ? L’histoire prouve le contraire ! Quant au contexte global, international surtout, dans lequel la politique proposée s’inscrit, on reste sur sa faim : quid du capitalisme international, à caractère impérialiste et soumettant les nations à ses diktats, alors que les auteurs refusent l’abandon porté à l’extrême des souverainetés nationales ? Quid  aussi de l’Europe et de ses traités qui maltraitent bien des domaines de la vie collective ? Comment soutenir le commerce international quand il délocalise ailleurs et crée de la pauvreté ici ? On voit réapparaître les limites du logiciel des auteurs : le refus, souvent réitéré, de parler d’un système capitaliste et pas seulement libéral ou néo-libéral comme si l’auteur du Capital, Marx, n’avait pas existé ! C’est un peu le même défaut que celui que l’on trouve chez Gauchet, qui est cité avantageusement : une description critique parfois correcte (dans ce chapitre en tout cas) des réalités, mais un refus intellectuel d’y voir les effets de l’économie capitaliste, jugée indépassable !

La fin de ce livre-manifeste est décevante, malgré les bonnes intentions affichées… et qui ne coûtent pas cher. Elle consiste en un appel multiforme à la démocratisation de notre organisation sociale, destinée à faire que la politique parte du bas pour aller vers le haut. Or cet appel ici aussi est fait de mots, même s’ils renvoient à des réalités politiques concrètes. Je laisse le lecteur les découvrir car ces promesses s’inscrivent toutes au sein d’un société que l’on refuse de nommer (et je me répète délibérément ici) dans sa structure profonde et qui n’est pas l’invention imaginaire d’un esprit illuminé et daté : le capitalisme en tant que tel, quels que soient le changement de ses formes sociales et techniques depuis que Marx non seulement l’a analysé en profondeur dans ses mécanismes sous-jacents toujours là, mais en a prévu le devenir-monde et en a suggéré le dépassement possible. Or ce qui frappe dans cet ouvrage qui n’est pas écrit par des militants ignares par ailleurs, c’est la méconnaissance de cette réalité qui, précisément, bloque les possibles humains chez la plupart, transformant leurs aspirations à plus d’humanité et au développement de la démocratie en simples incantations. Cette absence de culture politique et théorique critique est tout de même étonnante et je me demande par quelles écoles ils sont passés ! Car les classes sociales n’existent plus, l’exploitation s’est envolée, le chômage de masse à disparu comme l’aliénation des individus  en tant qu’effet de ce système !

A quoi on peut ajouter trois autres points décisifs : 1 L’absence de toute perspective macro-historique qui leur permettrait de situer notre société dans le cours de l’histoire humaine qui a subi d’énormes changements, ce qui interdit, au moins par hypothèse intellectuelle, de croire que le capitalisme, fût-il baptisé « société de marché », est la fin, à savoir le terme, de cette même histoire. 2 L’absence, chez Amiel et Emelien, corrélée à leur vision de la société, de toute indignation véritable face au sort fait aux hommes et donc de toute profonde dimension morale, assumée comme telle en politique, malgré le thème des « possibles humains » : je ne les ai pas vu dénoncer l’injustice sociale structurelle affectant notre société de classes, avec ses conséquences concrètes. Ont-ils entendu parler, par exemple, de la souffrance au travail et des suicides qui s’ensuivent ? Eux non plus ne tombent pas du ciel ! 3 Enfin, il y a ce constat étrange : tout ce qu’ils proposent pour faire progresser notre société est l’inverse de ce que Macron fait depuis deux ans. Curieux, non ? Peut-être leur aurait-il fallu approfondir leur idée de progrès, distinguer son aspect technique, quantitatif,  et son aspects moral, qualitatif, l’un n’entraînant pas automatiquement l’autre ! En tout cas c’est ainsi qu’à vouloir d’emblée reprendre le fil du projet macroniste et l’encenser apparemment, ils écrasent involontairement son auteur !

                                                        Yvon Quiniou

David Amiel et Ismaël Emelien, Le progrès ne tombe pas du ciel, Manifeste, Fayard.

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