Gracq, Un petit grand livre !
Un inédit de Julien Gracq vient de paraître, que je veux signaler et dont je tiens à parler un peu, malgré sa taille restreinte, tant pour moi Gracq fait partie de ces grands écrivains de la seconde moitié du 20ème siècle qui, hélas, se font rares si l’on excepte, dans la dernière période, Duras, Le Clézio et Modiano – rareté qui hélas est un signe de l’appauvrissement culturel de notre époque..
Il s’agit de La maison, publié chez Corti à nouveau, d’une soixantaine de pages suivies des manuscrits. Or en si peu de pages, tout son talent d’écrivain à la fois sensible, affectif et s‘exprimant dans une prose subtile et poétique, se manifeste. Le sujet pourrait paraître banal : c’est l’histoire d’un voyageur dans un car qui a l’habitude de parcourir le même trajet, dans la région de la Loire où Gracq a vécu et qu’il se remémore. Car si le paysage qu’il aperçoit est d’une banalité, sinon d’une médiocrité et d’une tristesse affligeantes, il remarque régulièrement un maison sur un monticule, plus haute que large, vieille apparemment mais qui l’intrigue, et masquée par une forêt qui l’entoure. Un arrêt inopiné du car, qui dure plus longtemps que prévu, l’incite à en sortir pour aller la voir malgré le soir qui tombe et brouille un peu la vue. Il emprunte donc un sentier feuillu qui y mène, mu par ce qui est plus qu’une curiosité : une étrange attirance qui le fait fantasmer, quitte à se remémorer inconsciemment des souvenirs personnels (qui ne sont pas explicitement dits) et à pressentir que ce chemin est la voie vers un mystère – un peu comme la fuite en avant d’Augustin dans Le grand Meaulnes (l’âge de l’auteur en plus) d’A. Fournier. Le chemin est difficile, il hésite parfois à continuer, mais la force de son impulsion est plus forte ! Il arrive enfin au pied de la demeure dans un jardin qui signale des présences humaines à son grand étonnement et d’où l’on peut contempler une façade arrière plus belle que prévu.
Or c’est là la surprise merveilleuse : une fenêtre est allumée à l’étage et, par transparence d’abord, on devine une présence féminine, celle d’une femme manifestement dénudée et, tout autant, qui chante, merveilleusement, d’un voix haute et délicieusement souple. ! Plus : elle s’avance parfois vers le rideau, qu’elle soulève délicatement de son pied, révélant qu’elle est bien entièrement nue mais sans soupçonner qu’elle est vue. Le récit s’arrête là : mais on devine aussitôt tout ce qui va travailler l’imaginaire du personnage tant en termes d’aspirations affectives que de désirs ou d’élans sexuels, les deux s’alimentant, et ce d’autant plus que l’on est dans l’inconnu et dans le mystère, s’agissant de l’être qui provoque tout cela – par où l’on retrouve le « grand Meaulnes, en tout cas celui que j’ai aimé adolescent et dont la marque sentimentale continue de m’habiter ! Mais ce qui est fort, dans cette fin telle qu’elle se présente, c’est qu’elle alimente notre propre imaginaire, voire nos souvenirs, nous faisant nous rencontrer nous-même dans un rêve intime qui s’ensuit, comme je l’ai indiqué à mon propos..
On aura deviné aussi, si l’on a lu Gracq le romancier (car il y a aussi un grand analyste de la littérature) que tout cela n’est pas seulement dit mais suggéré par une écriture très délicate, aux arabesques longues qui, tout en fourmillant de notations descriptives et joliment sensorielles, nous font entrer dans les méandres d’une sensibilité que les chose intéressent moins que le retentissement sur elle, car la grande littérature est affaire d’intériorité. Bravo, une nouvelle fois, Gracq !
Yvon Quiniou