Hélène Cadou, une femme aimante

Hélène Cadou a eu l'occasion d'évoquer son amour pour René Guy Cadou, son mari trop tôt disparu, dans un livre,"C'était hier et c'est demain" qui est un vrai chef-d'oeuvre. Qu'il s'agisse de ses sentiments pour lui, de sa vie concrète dans un village de campagne, de son activité de poète, de ses amis, elle en parle douloureusement mais magnifiquement.

                                                        Hélène Cadou, une femme aimante 

C’est d’un livre tardif d’Hélène Cadou, C’était hier et c’est demain, peu connu me semble-t-il et que je viens de découvrir, que je voudrais parler ici et conseiller aux lecteurs de Médiapart tant il m’a bouleversé, au point que je le considère comme un pur chef-d’œuvre à placer très haut dans l’échelle des œuvres littéraires où il est question, sous différentes formes, de l’amour : La Princesse de Clèves, Manon Lescaut, Les affinités électives, quelques  romans des grands écrivains du 19ème siècle, certains livres poétiques d’Aragon et, en miroir, de nombreux poèmes de René Guy Cadou, son mari décédé très tôt.

Cela paraîtra excessif à ceux qui ne l’ont pas lu ou qui pointeront sa relative brièveté et, surtout sa forme : Hélène se contente non d’analyser la poésie de Cadou (elle l’a fait ailleurs et elle a même soutenu une Maîtrise de philosophie sur son œuvre !), mais de rapporter la mémoire amoureuse qu’elle a de lui, après coup donc, comme si le temps n’avait pas passé et  que, comme le titre l’indique, « C’était hier et c’est demain ». Il y aurait donc une éternité du sentiment amoureux quand il est authentique, l’inscrivant dans un ciel intemporel où la mort n’existe pas et auquel croient ceux qui aiment ou ont aimé. Cela, dans sa simplicité, doit être souligné tant notre époque est le témoin du vacillement, sinon de l’extinction, d’une pareille expérience de l’amour : aujourd’hui et demain ne seraient-il plus comme hier a pu l’être dans ce registre des sentiments ?

Livre de souvenirs donc, rapportés souvent au présent, même quand elle n’était pas là pour voir vivre son mari (par exemple le lycéen fantasque qu’il fut) et qu’elle se contente de l’imaginer avec les lambeaux du réel qu’elle possède (elle connaît bien Nantes) ; et livre qui évoque le concret d’une existence dont assez vite elle a deviné qu’elle serait brève quand il tomba malade, alors que lui ne le savait pas. C’est dire que « la douleur du partir », comme l’a chanté Aragon, est la triste mélodie qui accompagne ces pages, témoignant d’un attachement indéfectible, définitif, à l’être aimé. Mais cette douleur est largement compensée (on ne dira pas : annulée) par tous les éclairs de bonheur qu’elle nous restitue et qui auront tissé la trame de sa vie quotidienne avec Cadou, et ce dans de multiples registres concrets qu’elle nous restitue à la fois simplement, avec une rare délicatesse et une forme de poésie involontaire : elle ne veut pas faire de la poésie en évoquant son passé et l’homme qui l’a constamment fascinée, et ce dès leur première rencontre ; mais elle en fait, tant ce qu’elle évoque l’éblouit, qu’elle le restitue avec précision et que tout éblouissement est, peut-on dire, chargé de poésie, surtout quand l’amour en est le support.

Divers registres ai-je dis. En priorité la vie quotidienne de René Guy, instituteur qui fit la classe ultimement dans une modeste école de campagne, celle de Louisfert en Loire Atlantique. Elle l’entendait à travers la cloison de la maison qui jouxtait l’école comme s’il était là, devant elle, et le voyait rentrer chaque jour vers cinq heures pour se précipiter à son bureau afin d’écrire un poème, travail d’écriture qui était son pain quotidien dont il ne pouvait se passer tant il vivait « en poésie », tout en se nourrissant aussi de la présence d’Hélène qui était là et qui constituait son second « pain quotidien », inspirant nombre de ses poèmes. Car elle aura suscité en lui aussi une fascination, symétrique donc de la sienne pour lui, qui englobait tant sa beauté physique, son corps dans le plaisir charnel qu’il lui donnait, que cet espèce de rayonnement qui l’entraînait à voir en elle tous les charmes de la nature environnante, avec sa verdure, le soleil et ses eaux, y compris l’eau de la mer qu’ils adoraient aller contempler tous deux : il y avait en elle une dimension d’infini proche de celui de la nature, qui pouvait rejoindre sa quête spirituelle. Après le repas, toujours animé tant ils se plaisaient à échanger, quitte à lui lire aussi ses poèmes, qu’elle aimait, et à attendre pourtant son avis chaque fois, il continuait à écrire ou à bavarder avec elle. Et quand il écrivait, elle se contentait de lire ou se consacrait à des activités ménagères, dans une posture d’abstention dont elle ne s’est jamais plainte comme pourrait le faire une féministe d'aujourd’hui en y voyant une soumission, alors qu’il s’agissait d’une adhésion complète à sa personnalité – ce qui est étonnant pour beaucoup de nos « modernes » qui ont oublié ce que c’est que d’aimer. Mais cette posture d’abstention se nourrissait aussi d’une attention qui traduisait une forme d’« amitié amoureuse » dans laquelle l’ennui n’a pas de place.

Deuxième registre de ce récit délibérément non pas décousu, mais laissé à l’inspiration des souvenirs tels qu’ils viennent par à coups, spontanément et sincèrement : sa vie à Louisfert précisément. Il aimait ce petit « village de rien », si l’on peut dire, perdu dans la campagne. Hélène évoque sa sympathie formidable pour ses habitants, aux activités desquelles il participait très simplement, mais aussi cette attirance qu’il avait pour cette nature qui l’environnait, attirance qu’elle partageait, et dont il se faisait l’écho dans sa poésie : les chants des oiseaux, proches ou lointains, le bruit du vent qui atteignait parfois les poutres de la maison, les odeurs aussi de la campagne qui y pénétraient parfois, le bruissement de la pluie aussi, fréquent dans cette région humide et l’éblouissement du soleil quand il revenait – ce soleil qui habite souvent, directement ou métaphoriquement, l’écriture de ce texte, y compris quand il désigne les périodes de bonheur dans la mémoire d’Hélène. Et il y avait même les périodes de neige qu’il aimait beaucoup et elle rappelle cet épisode ravissant où, retardée dans la campagne enneigée, elle découvrit qu’il avait inscrit dans la neige, en la précédant, des lettres qui étaient celles de son prénom ! La chaleur de ce prénom aimé n’avait pas fait fondre la neige, si je puis dire, ce qui l’aurait voué à l’effacer. Quelle offrande imprévue !

Troisième aspect : l’évocation de l’amitié, dont on sait à quel point Cadou était fervent, faisant venir des amis comme Max Jacob, Reverdy, des proches datant de son adolescence ou d’autres de Paris, plus célèbres que lui à l’époque et qu’il refusait de rejoindre dans la capitale à cause de « l’odeur des lys » de son pays, comme il l’a évoquée dans un poème émouvant. Cela donnait une joyeuse animation où ils rivalisaient en poésie, mais sans s’en vouloir, tout autant qu’en matière de jeux de mots où René Guy était un roi ! Et Hélène n’en n’était pas rejetée. Cette vie amicale dura jusqu’à sa mort et le récit se fait douloureux quand Hélène évoque la présence de ses amis venus le voir, et ce alors même que le décès de son mari approche, sans que celui-ci sache alors que eux avaient été mis au courant.

Quatrième thème, enfin et bien évidemment : la mort de celui qu’elle aime d’un amour qui paraissait ne pas pouvoir mourir quand elle le vivait – mort dont la mémoire insistante sous-tend douloureusement tout ce livre qui est comme une tentative de l’évacuer tout en l’évoquant : se souvenir de l’être aimé qui n’est plus, c’est une manière, paradoxale peut-être, de le faire exister encore. Les pages récurrentes qui sont consacrées à cet évènement, qui fut d’abord un processus lent dans lequel elle accompagna son mari avec une attention, un tact et un dévouement admirables, sont très éprouvantes pour le lecteur tant on se met à la place de  celle qui écrit. Pourtant nul pathos, ici non plus. Mais une analyse intime d’une rare précision, développée dans une écriture au service d’une subtilité psychologique et affective rare. Et l’on sent très bien que si Cadou, habité finalement par une foi nourrie peut-être par la mort précoce de ses parents, aurait pu imaginer survivre religieusement à sa propre disparition, alors même qu’elle l’aura obsédé et qu’il l’aura même crainte toute sa vie, Hélène, elle, n’en croit rien : sa survie est littéraire ou poétique et elle aura résidé dans l’intime de son coeur à elle comme dans l’expression qu’elle en donne. C’est le miracle que produit en littérature une femme aimante.

                                                      Yvon Quiniou 

Hélène Cadou, C’était hier et c’est demain, Editions du Rocher, 2000.

 

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