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Billet de blog 29 janv. 2022

Le dramatique malaise politique de la gauche

La situation actuelle de la gauche est dramatique et suscite un important malaise chez ceux qui continuent de s'en réclamer : elle va perdre l'élection présidentielle et se trouve à un niveau d'audience d'une faiblesse inédite. C'est le point d'aboutissement d'une involution idéologique qui l'a amené à trahir historiquement son identité. Il faut analyser cela.

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                                    Le dramatique malaise politique de la gauche 

La gauche connaît un dramatique malaise qu’il faut essayer de comprendre si l’on songe à ce qu’il faudra réinventer après la Présidentielle. Il y a d’abord sa situation dans les intentions de vote pour cette Présidentielle, que je vais détailler, même si les législatives peuvent redresser la barre. Beaucoup d’observateurs de la vie politique, quand ils sont honnêtes et progressistes, s’en inquiètent sincèrement, comme Michel Noblecourt récemment dans Le Monde parlant de « l’agonie du PS ». A quoi s’ajoute une probable très forte abstention populaire, supérieure à ce qui a déjà eu lieu aux diverses élections précédentes et qui va miner la légitimité démocratique du résultat final. Enfin, il y a le vécu de cette situation chez les militants de gauche qui consiste en un état de déprime et d’impuissance que j’éprouve, que bien de mes amis partagent et dont ils avouent qu’ils n’avaient jamais connu cela dans leur existence citoyenne.

Il faut entrer alors dans le détail de la donne politique dans ce camp, le mien donc. Une toute récente enquête de l’Ipsos-Steria en fournit une image saisissante : la gauche atteint aujourd’hui péniblement un total 29/100 des intentions de vote quand on additionne les voix de l’extrême gauche, de Roussel, d’Hidalgo, de Taubira et de Mélenchon (en perte sèche par rapport à son ambition), soit une somme d’une faiblesse inédite et effrayante si l’on jette un regard en arrière sur son importance depuis la moitié du siècle précédent, après la Libération.  C’est ce premier point dont il faut analyser la tragique réalité et dont il ne faut pas se masquer la vue. Car après Mai 68 et le choc idéologique qu’il produisit, le PS issu de la transformation de l’ancienne SFIO au congrès d’Epinay (1972), opta pour un socialisme « révolutionnaire », à savoir clairement anti-capitaliste qui s’incarna dans une union de la gauche avec un PCF puissant, dirigée par François Mitterrand. Celui-ci l’amena au pouvoir en 1981 et l’on crut qu’une rupture radicale s’amorçait et qu’on allait enfin vers un socialisme démocratique, d’autant plus valorisé que l’image de l’URSS n’était pas encore trop abîmée dans l’opinion politique une fois le stalinisme condamné et dépassé par Gorbatchev. Au point qu’il y a un détail très significatif en faveur de ce processus français et que l’on connaît peu : Olof Palme, encore vivant, écrivit une lettre à Mitterrand dans laquelle il le félicitait de s’engager dans cette voie et regrettant que eux, les sociaux-démocrates suédois, se soient arrêtés à mi-chemin ! Sauf que cette démarche, avec ses acquis sociaux, ne dura que deux ans : en 1983 Mitterrand, après avoir hésité, préféra adhérer à l’Europe qui s’opposait à l’idée socialiste ! Cela entraîna la rupture avec les communistes et le choix d’une espèce de social-démocratie molle décidant de gérer au mieux, malgré tout, les intérêts du peuple dans ce cadre très restrictif. Or il faut le dire, sans en marquer toutes les étapes, ce fut là la grande trahison du PS par rapport à son identité socialiste revendiquée et qui ressemble au Bad-Godesberg allemand avec son abandon définitif de toute référence au marxisme. Les congrès suivants entérinèrent cette trahison et la chute de l’URSS, mal comprise dans sa nature réelle, les précipita peu à peu non dans la social-démocratie revendiquée hypocritement, encore moins dans un « socialisme démocratique » inédit, mais dans un social-libéralisme grandissant, malgré le bref épisode Jospin allié avec le PC d’ailleurs, et les dénationalisations qui commencèrent, comme si la propriété privée de l’économie devait être le maître mot d’une politique moderne grandissante : adieu Marx, bien entendu, mais aussi Jaurès et d’autres comme Léon Blum ou les acquis du CNR en 1946. Une déferlante libérale s’empara alors des esprits au sein du dit « PS », qui s’accentua après la crise mondiale de 2008, laquelle aurait dû au contraire susciter l’inverse. L’arrivée de François Hollande au pouvoir en 2012 après Sarkozy, pourtant porteuse d’espoirs et soutenue par toute la gauche contre la droite, renforça curieusement cette dérive droitière et pro-libérale, dont la nomination de Macron au ministère de l’économie fut le symbole parfait ! Car celui-ci n’avait aucun projet anti-capitaliste et son idéologie profonde était déjà un libéralisme à l’américaine, proche des idées d’Hayek, fondé sur le rôle de l’individu et la libre concurrence, et ignorant les classes sociales avec leurs inégalités injustes : voir mon livre Qu’il faut haïr le capitalisme, paru en 2018 et où je déconstruis sa philosophie politique. C’est bien pourquoi il mena une politique de ce type quand il succéda à Hollande, un Hollande qui avait pourtant déjà déçu les classes populaires. Or le paradoxe c’est que nombre de prétendus « socialistes» qui avaient travaillé avec celui-ci se rallièrent à lui et partagèrent le pouvoir avec une partie de la droite. Ce qu’il faut en tirer, hélas, c’est cette conclusion : le « logiciel socialiste » qui avait marqué la gauche  dite « socialiste » autrefos, s’est totalement écroulé et ceux qui s’en réclamaient et y croyaient, n’y croient plus, se sont convertis à une vision pan-capitaliste de l’avenir qui sacrifie les intérêts des classes populaires au sein desquelles le malheur le plus brutal, pourtant, sévit : chômage, pauvreté, inculture programmée, aliénation dans un mode vie médiocre, etc. Et un « Think-thank » connu du PS, Terra Nova, avait déjà théorisé et conseillé cela bien avant : l’abandon du souci et, dès lors, du soutien des classes populaires au profit des classes moyennes. Le diagnostic humain (je n’ose pas dire anthropologique) est le suivant : les hommes politiques en question, qui se prétendent encore « de gauche » sont devenus des individus avides de pouvoir, ne visant que la carrière et qui ont renoncé à toute vision morale de la politique, donc à l’humanisme pratique qu’elle implique et qui l’a caractérisée depuis le 19ème siècle. Et j’ajoute, avec un maximum de franchise et de lucidité critique : seul le PC aujourd’hui échappe à cette  dérive, ayant décidé de prendre en charge précisément les intérêts des classes populaires, parce que la morale dont il se réclame en politique l’exige et qu’elles sont, au surplus, majoritaires. On peut y ajouter, si l’on y tient, la France insoumise, mais avec des dérapages gauchistes et une volonté autoritaire de prééminence qui ne sont pas acceptables.

Conséquence : il y a là une catastrophe idéologico-politique d’une rare gravité, un renoncement aux valeurs et objectifs de progrès social qui constituaient la gauche depuis l’époque de Marx, comme si notre histoire intellectuelle basculait en arrière. A quoi s’ajoute, de facto, un autre danger redoutable que certains commencent à soupçonner et à redouter, alors qu’il pouvait paraître invraisemblable à ceux de ma génération : l’abandon politique de la gauche, précisément, par les classes populaires, réponse au fait que nous les abandonnons, sans regret, voire avec cynisme  (gauche extrême exceptée, dont le PCF une nouvelle fois). Or cela se démontre par la montée de l’abstention aux diverses élections (j’y insiste), avec parfois l’abstention de plus de la moitié des votants inscrits ! Cela s’appelle une crise de la démocratie et de sa représentativité, ici, crise d’autant plus dangereuse qu’elle s’accompagne de la montée surprenante de l’extrême droite.

Premier constat : quand on additionne les votes envisagés pour Le Pen et Zemmour, leur total fait jeu égal avec celui de la gauche, toutes composantes confondues : près de 29 /100 ! Il faut déjà s’arrêter sur ce premier point faisant intervenir l’extrême-droite et sur ce qu’il implique. Il y a d’abord une montée terrible de son audience nationale dans la population modeste, sur la base, il faut le dire, de sa déception sociale (chômage, pauvreté, inégalités grandissantes, je n’y reviens pas). Mais il y aussi, et c’est nouveau, une attention prêtée au nationalisme revendiqué par l’extrême-droite, y compris quand il prend des formes un peu démentes, irrationnelles et déraisonnables avec, un Zemmour, par exemple, qui professe, entre autres choses, un racisme anti-immigrés, un engagement religieux sectaire, une hostilité évidente à la laïcité républicaine et un appel au peuple parfaitement démagogique, jouant sur ses pulsions désagréables et qui occulte l’appui qu’il apporterait au patronat dans son ensemble, petit ou grand donc, s’il était au pouvoir. Cela signifie que la gauche, qui a toujours été un rempart contre ce courant, ne l’est plus. Pourquoi ? On laissera de côté l’usage politicien que Mitterrand a pu faire de Le Pen lors de son premier septennat afin de rassembler autour de lui-même (mais il avait ouvert dangereusement une porte pour le FN), pour se centrer sur un autre  point important, que la gauche néglige d’une manière inconsidérée, jusqu’à tout récemment en tout cas : le thème de la nation. Car, qu’on le veuille ou non, l’idée de nation est en train de refaire surface et l’extrême-droite l’exploite à fond, y compris quand  on a affaire à un repenti désolant (voire indigne) de la gauche comme Michel Onfray, avec aussi, par conséquent, la haine de l’étranger sous diverses formes, comme quand une partie du peuple pense que les « étrangers », à savoir les immigrés, lui volent son travail. C’est là une source de son racisme à l’égard des populations étrangères et de couleur, que Didier Eribon avait déjà signalé d’une manière impitoyable dans son Retour à Reims. Or le drame, c’est que ce thème de la nation n’est pas à tous égards effarant ou à rejeter. Je m’explique : si l’on veut éviter les clichés de tous bords (il y en a aussi à gauche) il faut admettre que l’appartenance à une nation pose un problème d’identité culturelle pour beaucoup d’êtres humains : être français, allemand ou anglais ce n’est pas la même chose, surtout si l’on songe que cette identité, à chaque fois, est à la fois acquise et profonde, et il est donc normal de lui être attaché, cela est psychologiquement rassurant. Or il faut admettre tout autant que, à notre époque actuelle de mondialisation, nous n’avons pas affaire à un « internationalisme » authentique qui respecterait les nations et leurs identités respectives, comme le voulait toute une tradition issue de Marx et que Jaurès a très bien illustrée en disant que « un peu d’internationalisme éloigne de la patrie (= de la nation – Y. Q.), beaucoup en rapproche ». Ce propos n’aurait pas déplu à Marx, même s’il préconisait un internationalisme unifiant les peuples par le haut (voir le Manifeste) et empêchant les antagonismes nationaux belliqueux, mais il aurait refusé ce qui est actuellement non un internationalisme mais un transnationalisme  capitaliste imposant aux dites « nations » ses normes de vie mercantiles et niant les identités culturelles nationales. C’est là non de la démocratie, mais un totalitarisme dans le domaine des mœurs ou des contenus d’existence ! Déjà, autrefois, J.-F. Revel avait dénoncé une civilisation américaine imposant au monde, donc à la France,  le règne de « Jésus et de Coca-Cola ». Nous y sommes pour une part ou sous d’autres formes et cela peut non seulement expliquer mais justifier la tentation nationale en tout cas quand elle ne vire pas au nationalisme politique comme le fait la droite et comme le font d’ex-pays d’obédience soviétique, telles la Pologne et la Hongrie, qui virent dans un nationalisme complètement réactionnaire et hostile, en réalité, au peuple, lequel « n’en peut mais » ! En tout cas on ne saurait discréditer non plus la revendication de la souveraineté politique des nations, dans leur entente mutuelle.

Cela veut dire, pour finir, que l’échec populaire de la gauche « socialiste » (mais non communiste jusqu’à preuve du contraire) est lié à son incapacité à penser critiquement le monde actuel avec une domination capitaliste qui s’exerce au profit d’une bourgeoisie  transnationale,  imposant aux divers pays ses diktats financiers, contre l’intérêt des peuples en souffrance. C’est en quoi l’idée d’une arrivée du fascisme au pouvoir, provoquée par les frustrations populaires et à la manière de ce qui s’est passé en Allemagne avec la victoire de Hitler sur fond de crise sociale massive, n’est pas totalement aberrante : il y a des analystes politiques compétents et de gauche qui en suggèrent l’hypothèse, hélas ou tant mieux si c’est pour l’éviter en en suscitant la prise de conscience. Car seule la lucidité courageuse peut nous éviter le pire. Qu’on se le dise et qu’on réveille le sens noble et généreux de la politique, à gauche, en tout cas. je veux dire : chez celle qui a trahi lamentablement son identité.

J’ajoute seulement que cela impliquera un retour intellectuel et politique à Marx, même enrichi ou corrigé, retour qui a déjà lieu dans la production intellectuelle et l’édition, mais que la « gauche socialiste » n’intègre pas et que les médias passent lamentablement sous silence.

                                                            Yvon Quiniou 

NB ; J’en profite pour indiquer qu’un excellent éditorial du dernier Marianne sur la gauche, écrit par N. Polony,  rejoint largement mes positions. Cela confirme mon idée qu’il est temps de se secouer intellectuellement si on veut sauver un « projet de gauche » !

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