Après la pandémie, cela ne devrait plus être comme avant
D’un mal peut sortir un bien. C’est une catastrophe, un mal donc, qui nous est tombée dessus et je n’en détaille ni les chiffres ni les symptômes ou les conséquences dans bien des domaines, de la vie tout court à la vie économique, sociale et même psychologique, dans les relations de couple par exemple. Tout cela, pourtant, ne devrait pas brouiller les esprits et nous empêcher de tenter de comprendre lucidement, sans démagogie politicienne, les causes de cette situation et d’envisager des remèdes radicaux pour la suite, pour éviter la reproduction de ce type de situation.
Je laisse de côté les flottements de la gestion de la crise par le gouvernement et les hésitations de sa communication, qui se traduisent à ce jour par un déficit considérable de confiance à son égard. Non, ce qui me paraît plus important, c’est l’analyse des causes structurelles de ce qui nous arrive, indépendamment de la localisation de l’apparition du virus en Chine (il aurait pu apparaître ailleurs), d’autant plus que le régime chinois a fait preuve d’une efficacité redoutable pour le maîtriser et surtout pour apporter une aide formidable au monde entier. Or ces causes sont parfaitement repérables et leur diagnostic doit être politique et, surtout, doit être accepté même s'il ne fait pas plaisir à la classe politique dominante
Première cause : la mondialisation des échanges économiques et donc de la production, industrielle ou agricole, qui obéit à une logique spécifiquement capitaliste de recherche du profit à tout prix, proprement irresponsable et égoïste de la part de ses acteurs. Cette mondialisation n’est pas un « inter-nationalisme » (avec un tiret) qu’on pourrait trouver positif et progressiste parce que mettant fin à l’isolement nationaliste qui a provoqué suffisamment de guerres dans le passé, au siècle dernier en particulier. En réalité, il s’agit d’un transnationalisme qui permet à une classe bourgeoise mondiale, mais implantée un peu partout dans les nations, à la fois de maximiser ses profits et de limiter considérablement la souveraineté politique des nations comme leur autonomie économique. Cela se traduit par une multiplication invraisemblable des échanges d’un bout à l’autre de la planète qui est littéralement au coeur de la transmission du virus, à un niveau de rapidité rare. Mondialiser, ici, c’est mondialiser une maladie !
Mais il y a une deuxième cause ou, si l’on préfère, un deuxième aspect de la situation. Cette mondialisation des échanges commerciaux est responsable d’une consommation d’énergie et de production de CO2 qui alimente toujours plus la crise écologique au point de menacer à terme la survie de l’espèce – tous les experts scientifiques nous le disent, je dis bien : tous. Et ce même phénomène économique, à travers le réchauffement climatique qu’il induit mais aussi les atteintes multiples à la nature un peu partout du fait d’une industrialisation sauvage (voir ce qui se passe en Amérique latine), va réveiller des bactéries, des virus ou, plus largement, des agents infectieux qui, jusqu’à présent, ne se manifestaient pas ! C’est ainsi que l’on va accentuer les risques de nouvelles pandémies. Pensons – je parle ici pour ceux qui douteraient de la véracité de mon propos – à ce qui se passe au pôle nord et à la tentation imbécile d’aller chercher du pétrole sous les glaces, avec ses effets sur le climat mondial ou, encore, le réchauffement des terres gelées en Sibérie ou même en Alaska (le permafrost) qui va contribuer à augmenter le réchauffement climatique.
Il a un troisième effet catastrophique de la mondialisation, spécifiquement politique, que j’ai déjà suggéré : la perte de la souveraineté ou de l’indépendance nationale dans des domaines pourtant cruciaux comme ceux où l’Etat intervient pour instaurer un modèle social favorable à l’ensemble de la population dans des domaines divers comme ceux des revenus, à travers l’imposition des grosses fortunes, de la protection sociale, de la santé via les services publics, de l’éducation, des retraites, de la règlementation du travail et du droit syndical, etc. Or tout cela est menacé, affaibli et même risque d’être laminé par des politiques libérales qui veulent faire dominer la logique de l’intérêt privé un peu partout en lieu et place d’une politique fondée sur l’intérêt général – politique qui a existé en Europe occidentale tout au long du 20ème siècle, avec les courants socialiste et communiste, avant que le libéralisme et même le néo-libéralisme économique ne l’emporte un peu partout après la disparition du système soviétique. Or aucune instance internationale, soit au niveau mondial (FMI, etc.), soit, pour nous, au niveau européen, n’a joué le moindre rôle de frein ; au contraire, tout a été fait pour imposer des politiques d’austérité dont le seul bénéficiaire aura été le fonctionnement de l’économie capitaliste au service d’intérêts privés, avec ses injustices criantes. Pour s’en convaincre, il suffit de penser aux rencontres annuelles de Davos, inspirées à l’origine par le théoricien du libéralisme Hayek (dont Tatcher et Pinochet ont appliqué les leçons) : il s’agit d’y organiser de plus en plus ou « de mieux en mieux » le libéralisme à l’échelle de la planète. On en voit les conséquences à l’occasion de la pandémie, un peu partout mais en France aussi, précisément aujourd’hui : affaiblissement du service public de santé au profit du privé, engorgement corrélatif des hôpitaux, diminution du nombre de lits depuis des années (Le Monde en a donné une illustration graphique très accusatrice), quantité insuffisante de personnels hospitaliers (médecins, infirmiers), incapacité de prévoir une production de masques suffisante, manque rapide de médicaments, absence de dépistage systématique du virus dans la population, etc. Bref, la France s’est objectivement mal préparé à faire face à notre crise sanitaire à cause d’une politique d’austérité imposée par Bruxelles et qu’elle a elle-même entretenue !
Enfin, quatrième cause, même indirecte dans notre contexte actuel : la mondialisation aberrante de la production qui nous fait aller acheter à l’étranger et même à l’autre bout de la planète des marchandises, spécialement agricoles (mais pas seulement), au prix, à nouveau, de transports routiers ou aériens qui polluent l’air à un niveau très important et peuvent aussi propager le virus : par les acteurs de ces transports et par les marchandises de moindre qualité, produites dans des conditions peu fiables lorsqu’elles viennent de pays peu développés où règne parfois la gabegie sanitaire. Soyons clair : quel intérêt humain y a-t-il à faire venir des légumes ou des fruits d’Argentine ou du Brésil que nous pouvons produire et consommer dans notre pays… sauf à faire rentrer de l’argent dans les caisses des grands groupes financiers du commerce alimentaire ? A quoi s’ajoute, en sens inverse, une pression sur les agriculteurs français pour qu’ils se livrent à une culture intensive et industrielle, qui pollue l’air et la terre, voire dégrade ses produits… dans le seul but de faire fructifier les exportations.
A partir de cette brève analyse, on voit tout de suite à quel point il nous faut changer de modèle de production : 1 Relocaliser autant que possible celle-ci en refusant la démesure d’une conception planétaire et transnationale de l’économie. 2 Redonner à la nation une place de choix, hors de tout nationalisme étroit. Ce qui veut dire abandonner le transnationalisme et revenir à ce que j’ai appelé l’inter-nationalisme authentique (avec un tiret), en se souvenant de ce que Jaurès en disait : « Un peu d’internationalisme éloigne de la nation (ou de la patrie), beaucoup en rapproche.» 3 Redonner aussi à l’Etat un rôle soit d’organisateur, soit de régulateur, soir enfin de propriétaire. Ce n’est pas un hasard si revient dans l’actualité (et même à droite !) l’exigence de nationalisations de grandes entreprises, dans la lignée de l’inspiration socialiste ou communiste qui a fait longtemps ses preuves en France depuis l’application du programme du CNR à la Libération, tant sur le plan de l’efficacité technique que de celui de l’intérêt des salariés et, plus largement, de la population entière… et cela face aux défaillances du privé. Or depuis une trentaine d’années on ne cesse de briser ces acquis « étatiques » pour laisser le champ libre aux entreprises privées qui n’ont d’autre objectif que de s’enrichir et d’enrichir leurs actionnaires.
Cette perspective pourra paraître ambitieuse, voire utopique, alors qu’elle est simplement réaliste au regard de ce qui se passe aujourd’hui et nous attend demain ou après-demain : elle est la seule capable d’empêcher des désastres qu’on peut qualifier d’anthropologiques, concernant l’humanité entière dans son existence et ses modes de vie. La rappeler, c’est indiquer à quel point nos dirigeants (mais c’est vrai aussi de ceux des autres nations) n’ont pas de vision philosophique d’ensemble susceptible de fonder leur politique. Il est vrai qu’ils refusent apparemment ce qu’ils appellent les idéologies, donc l’idéologie tout court, se rabattant sur ce qu’ils prétendent être seulement du pragmatisme gestionnaire à courte vue, mais ancré dans le réel. Ils oublient seulement que le « pragmatisme » est encore un système idéologique, celui des puissants de ce monde, qu’il conserve le désordre existant et que ce qu’ils dénoncent comme étant de l’utopie (dangereuse bien évidemment) n’est souvent que le réalisme de l’avenir.
Yvon Quiniou, auteur de Retour à Marx. Pour une société post-capitaliste, Buchet-Chastel, 2013.