Hollande et le mensonge

Décidément cela ne va pas dans la tête de Hollande, là où l'on pourrait croire qu'existe un sens moral propre à tout être humain et qui disqualifie le mensonge. Laisons de côté la présence de celui-ci dans ses aventures sentimentales ou son propre entourage, et ne parlons que des mensonges de l'homme politique. J'en vois trois, énormes.

Décidément cela ne va pas dans la tête de Hollande, là où l'on pourrait croire qu'existe un sens moral propre à tout être humain et qui disqualifie le mensonge. Laisons de côté la présence de celui-ci dans ses aventures sentimentales ou son propre entourage, et ne parlons que des mensonges de l'homme politique. J'en vois trois, énormes.

Il a été élu sur la base d'un projet qui se voulait encore socialiste et impliquait d'abord (cela rendait possible tout le reste) une lutte contre la finance, ouvertement déclarée au Bourget. Or, si on laisse de côté ses réformes sociétales, au demeurant honteusement assumées, son programme actuel, en particulier son pacte de responsabilité qui fait la part belle aux patrons, lui tourne carrément le dos, favorise les intérêts financiers dominants et lèse ceux de la majorité du monde du travail en voie de paupérisation croissante, même s'il en tient compte à la marge, d'une manière dérisoire. On peut envisager par hypothèse le bien-fondé de cette orientation (ce n'est pas du tout mon cas), mais on ne peut accepter qu'il ait menti en faisant sciemment le contraire de ce qu'il avait promis.

Deuxième mensonge, inadmissible de la part d'un dirigeant de haut niveau censé être doté d'un minimum de culture politique. Il a qualifié le tournant qu'il a opéré de "social-démocrate" alors qu'il sait très bien, après toutes ses années passées au PS, qu'il s'agit d'un tournanat "social-libéral", voire carrément libéral. Précisons à nouveau ce point, occulté par beaucoup. La social-démocratie, hormis celle du SPD allemand rompant avec le marxisme au congrès de Bad-Godesberg (1959), dans le contexte un peu particulier du voisinage avec l'Allemagne de l'Est, s'est largement ancrée dans celui-ci dès l'origine (c'était même le parti de Marx et Engels), et il faut comprendre cette appellation, si l'on est honnête ou simplement rigoureux (voir Kautsky ou Bernstein au début du 20ème siècle), comme définissant une voie démocratique et réformiste, c'est-à-dire par étapes, vers le socialisme, en rupture avec le capitalisme. Réformisme de la méthode, donc, et non de la fin, qui s'enfermerait dans l'horizon de la société actuelle avec ses injustices. Au point que, en France, la désunion entre les communistes et les socialistes en 1920 ne s'est pas faite sur un fond doctrinal mais à propos du rapport à l'URSS et à la 3ème Internationale: Blum se déclarait marxiste et même partisan de la dictature du prolétariat, son parti l'est demeuré, au moins dans son programme... ce qui a permis que souvent, au siècle dernier, des ententes se nouent entre la SFIO d'abord, puis lePS, et le PCF, grâce en particulier à l'optique clairement anti-capitaliste du programme commun des années 1970. A quoi s'ajoutent les nombreux exemples de l'Europe du Nord ou de l'Autriche, où un Etat social a été imposé au capitalisme, régulant et réformant fortement son organisation économique. Or Hollande adhère désormais sans scrupule à celui-ci, au sein d'une Europe qui l'y contraint, certes, mais qu'il a contribué à construire par le Traité européen, refusé pourtant largement par les français. Bref voilà un homme qui ne croit plus au socialisme dans sa version social-démocrate et déclare le contraire! Je n'ose y voir un défaut d'intelligence idéologique mais plutôt la marque du cynisme politique d'un être humain que le goût du pouvoir a étourdi et rendu schizophrène, incapable d'entendre le besoin dramatique d'une politique de gauche qui l'a pourtant fait élire.

Enfin, la cerise(amère) sur la gâteau nous est fournie par sa toute récente référence à Jaurès à Carmaux. La phrase citée est juste, le socialisme étant selon ce dernier "la République achevée", c'est à dire poussée jusqu'au bout, étendue dans tous les domaines. Mais il se l'approprie d'une manière iancceptable au regard de ce qu'il fait, qui dénature complètement la magnifique ambition sociale que Jaurès avait. Il s'agissait pour lui d'aller, non pas seulement au socialisme comme le croient ceux qui ne l'ont pas lu, mais au communisme, avec sa collectivisation de l'économie et son abolition des classes dont il était devenu progressivement le ferme partisan (voir ses derniers écrits dans "L'esprit du socialisme", Gonthier), tout en s'appuyant constamment sur le suffrage universel, sous la forme donc d'un processus d'"évolution révolutionnaire": évolution démocratique, certes, mais bien révolutionnaire. Or que nous propose Hollade désormais? Une piètre involution libérale, à l'opposé du projet jaurèssien. Et la "République achevée" qu'il nous offre, c'est l'achèvement du socialisme au sens non de son accomplissement mais de sa suppression et de celle de la gauche historique que cet objectif commun avait fondée. Il est vrai que notre président n'a pas la dimension intellectuelle d'un Jaurès (et est-il entouré de dirigeants ayant une dimension autre que politicienne, j'en doute). Mais il est au moins capable de savoir ce qu'il en est et, du coup, d'avoir conscience qu'il ment.

Il existe peut-être des mensonges utiles dans certains cas (c'est ce que prétendait Rousseau), quand il permettent d'éviter provisoirement une souffrance chez autrui. Mais là, c'est à une manipulation idéologique du peuple français que nous avons affaire qui, falsifiant le sens des mots pour masquer une réalité médiocre, ne peut qu'entraîner le discrédit de la parole publique, alimenter le scepticisme envers la politique elle-même et nourrir le désespoir social. Le mensonge, dans ces trois cas, non seulement constitue une faute morale indigne d'un homme d'Etat, mais, comme l'a dit Camus, en nommant mal les choses, il "augmente le malheur du monde". 

                                                                        Yvon Quiniou  

 

 

 

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