Burkini: le "Munich de l'esprit" d'une certaine gauche

La question du burkini, indépendamment de celle de son interdiction éventuelle, traduit l'impuissance d'une certaine gauche à penser d'un manière critique l'islam dans ses manifestations les plus scandaleuses à l'égard des femmes. Au nom du respect de la différence culturelle et de la croyance en la liberté de choix, on oublie que ces femmes sont en réalité aliénées.

Burkini : le « Munich de l’esprit » de la gauche 

Je viens de lire de nombreuses réactions, y compris sur Mediapart (voir le billet  concernant  Marlière), à propos de l’interdiction du burkini sur les plages. Laissons de côté la question de savoir si son interdiction est légale, voire souhaitable, sur laquelle on peut discuter. Ce qui m’intéresse et qui m’attriste, ce sont les arguments qui sont mis en avant contre son éventuelle interdiction. Ce qui est avancé, c’est l’idée que les femmes de conviction musulmane sont libres de porter cet accoutrement (nul autre mot ne convient) pour se baigner. Or cette position soulève trois problèmes.

D’abord, on élimine le fait que ce vêtement n’est pas neutre ou indifférent, comme l'a souligné récemment Amar Bellal, rédacteur en chef de la revue communiste Progressistes, prenant courageusement le contre-pied de l’opinion dominante, sinon imposée, dans le PCF. Ce n’est pas un simple signe religieux se manifestant dans l’espace public : c’est, à travers un signe religieux, l’expression insupportable d’une religion de type fasciste et, ici, machiste, qui humilie au quotidien les femmes, les reléguant à des taches subalternes, niant leur autonomie de décision, leur interdisant de montrer leur corps en public, refoulant l’expression de leur féminité et les soumettant au pouvoir discrétionnaire des hommes. Comment accepter sans sourciller, je veux dire sans s’indigner, une pareille situation qui laisse indifférents des gens de gauche, y compris des membres d’associations dites féministes et qui ne le sont pas dans ce cas. Ont-elles consulté des femmes du Maghreb, victimes de cette oppression et qui veulent ardemment y mettre fin ? Elles sont scandalisées par votre position !

Ensuite, il y a l’argument de la liberté  individuelle,  articulé à celui de la différence culturelle. Lamentable ! Il faudrait donc mettre sur le même plan les différents modes d’être ou de vivre liés à des cultures différentes, sans se soucier de savoir s’ils se valent sur un plan moral s’appuyant sur des valeurs universelles, reconnues désormais comme telles ? L’excision ne serait-elle condamnable que dans les pays développés et acceptable ailleurs ? De même pour la polygamie, le déni hypocrite du  corps ou de la  liberté dans le domaine des mœurs, comme dans bien d’autres domaines ? Je conseille à ceux qui sont aveugles à toutes ces indignités dont l’islam en tant que tel est coupable de lire ce que dit, dans un article de Marianne, Djemila Benhabib, d’origine algérienne, parlant de ce courant féministe « islamo-gauchiste ». Je cite : « Ce courant nous a trahi. Il a lâché les démocrates iraniens puis algériens, il lâché la laïcité, et il a lâché les femmes. C’est impardonnable. » Oui, c’est impardonnable !

 

Enfin, il y a  l’argument de la liberté tout court, qu’il faudrait respecter. Or, dire cela c’est oublier ce qu’il faut appeler l’aliénation, vocable qui a disparu d’une certaine pensée de gauche, en cause ici. Ce concept nous fait comprendre que, sur la base d’un conditionnement idéologique fort, voire tyrannique, on peut vouloir ce qui nous nuit humainement dans nos possibilités de vie. Ce n’est donc pas là un libre choix, mais l’effet d’une influence désastreuse d’un milieu social et familial qu’on ignore, voire qu’on justifie par devers soi à l’aide des valeurs que ce milieu nous a transmises et qui nous donnent l’impression, mystificatrice, d’être l’auteur de notre conduite : « Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir » disait déjà Rousseau, avec un courage et une lucidité dont les apologistes du voile, car cela revient à ça, n’ont rien retenu. Or, c’est bien de cela dont il s’agit concernant les femmes musulmanes qui prétendent assumer librement leur habillage religieux, voir, plus profondément, leur adhésion à l’islam : contrairement à ce qu’elles croient et qu’on veut leur faire croire, ce sont des femmes aliénées, des êtres humains qui « se battent pour leur servitude comme si c’était leur liberté » (Spinoza, de mémoire, dans le Traité théologico-politique). Contribuer à les  maintenir dans cet état de servitude inconsciente, par un discours de la liberté individuelle complètement fallacieux, est irresponsable, sinon immoral, de la part de ceux qui y échappent : c’est alimenter leur servitude ou, comme je l’ai dit, leur aliénation.

                                                                                                                                   Yvon Quiniou

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