Le nihilisme contemporain, forme d'une "crise du réel"

Pourquoi sommes-nous confrontés à une crise de la réalité telle que nous l'envisagions jusqu'à présent? Godin, dans ce livre passionnant, en décèle plusieurs formes, jusqu'au nihilisme visant le Vrai, le Bien et le Beau, qui affecte notre modernité. Il le rapporte ultimement à la "volonté de puissance" de Nietzsche et à la "pulsion de mort" selon Freud. A lire et à discuter!

                                   Le nihilisme contemporain, forme d’une « crise du réel » 

Le philosophe Christian Godin, auteur d’une œuvre abondante dont j’ai déjà parlé ici, a écrit l’an dernier un livre dont je recommande fortement la lecture. Intitulé significativement « La crise de la réalité », il nous montre ou plutôt nous démontre d’emblée qu’il y a une crise du réel – ce qui peut paraître curieux puisque nous sommes là pour en parler –  à savoir que celui-ci n’a pas l’évidence univoque qu’on pourrait lui attribuer en en faisant ce qui semble de toute évidence extérieur à nous et donc parfaitement objectif. C’est oublier à quel point, désormais, celui-ci est construit sous plusieurs modalités : la techno-science qui bouleverse la nature, nous la fait oublier, voire détester ; du coup, elle la remplace par un univers artificiel, lequel sature aussi la réalité de significations symboliques qui ne datent pas seulement de la religion mais qui sont propres à notre modernité et à l’importance des médias qui nous manipulent, voire tout simplement à notre subjectivité inconsciente que nous projetons sur lui, etc.

Mais je ne veux pas détailler son analyse qui repose sur onze paradigmes de cette modernité « déréalisante » (qui constituent onze chapitres du livre) car ce serait trop long, mais j’indique que son caractère largement exhaustif est bien dans la ligne d’un penseur qui a écrit une thèse sur la Totalité  (en onze tomes cette fois-ci !) sous la direction de François Dagognet et je préfère laisser le lecteur en découvrir le contenu complexe, concret et nourri de nombreuses références philosophiques, scientifiques ou littéraires. Par contre, je tiens à m’attarder sur son dernier exemple de cette crise, à savoir le « nihilisme », car elle en est la forme extrême et la plus brutale, la plus lourde aussi de menaces pour notre devenir selon lui, quitte à formuler quelques désaccords, en particulier dans son analyse de Nietzsche dont il est un fervent lecteur (avec Hegel !). et sur lequel j’ai écrit un gros livre autrefois.

Disons, en simplifiant à ma manière, que nous sommes en présence d’une crise qui affecte le Vrai, le Bien et le Beau. Le Vrai en raison d’un scepticisme et d’un relativisme généralisés dont les discussions des épistémologues sur le statut de la science physique et de son objet (par exemple) ébranlent la confiance traditionnelle en l’objectivité de la science et qui débouchent sur un constructivisme conceptuel et ontologique assez invraisemblable (voir les réflexions du philosophe-physicien B. d’Espagnat,) mais aussi sur l’idée que nous serions parvenus à l’ère de la « post-vérité » (il en a parlé avant) qui déréalise les « faits » sans lesquels on ne peut parler de vérité : voir tous les débats faussés par ce dédain dans les divers médias sur la base de l’ignorance. Le Beau aussi fait l’effet de cette crise : comme la notion de valeur est elle-même dévalorisée, la valeur du Beau en sort discréditée, le souci esthétique de la « vraie » beauté est abandonné au profit d’une « force expressive » au service des pulsions qui prend la priorité sur le souci de la forme et qu’il dénonce très bien en en citant des exemples proprement désastreux, voire obscènes,  dans ses cas les plus récents, y compris quand on prétend plaire avec de l’insignifiant, par la simple présentation d'un « caillou au sol » (p. 291) !

Mais c’est surtout le Bien qui est mis à mal (si j’ose dire), donc sa valeur même comme valeur suprême dans l’ordre de la morale. Nous sommes alors dans une crise maximale et qui nourrit le nihilisme, précisément, par rapport à notre existence. Celui-ci consiste à ne croire en rien, donc à ne croire en aucune valeur, sauf celle du néant (nihil – qui n’est pas le rien observe-t-il). Or c’est cette ultime valorisation qui est à la source de cette catastrophe théorico-pratique que constitue le nihilisme et dont Godin indique qu’il est à l’origine de catastrophes bien réelles puisqu’il nie la valeur de l’Universel moral qui nous oblige à respecter la valeur des autres êtres humains, de tous les êtres humains… et même celle de soi ! D’où une volonté destructrice dont les deux formes les plus abominables auront été le nazisme (au-delà de son seul antisémitisme, d’ailleurs) et surtout le fanatisme musulman, fondé rigoureusement sur le Coran, dont l’auteur nous offre un portrait accusateur impitoyable que je partage totalement et qui tranche courageusement sur la tolérance ou la complaisance dont il est l’objet dans une certaine gauche. N’a-t-on pas vu, par exemple, certains intellectuels qui se prétendent progressistes, dévaloriser l’Universel moral (et la Morale avec) en le décrétant totalitaire ou impérialiste au profit de différences culturelles souvent criminelles ? Avec en plus (c’est moi qui parle) un refus théorique de l’instance morale, donc, au profit de la seule éthique et de ses valeurs arbitraires qui font souvent du mal quand elles ne sont pas réglées moralement, ce qu’un Deleuze ou un Foucault auront malheureusement oublié… point que le livre ne signale pas, à mon regret. Reste que la négation des valeurs morales conduit à des crimes horribles que Godin a le mérite  d’indiquer et de condamner et elle peut en arriver à vouloir en finir avec tout, y compris avec soi-même, dans une négation ou une dévalorisation absolues de la vie réelle envisagée dans son ensemble.

L’ouvrage peut alors, dans ce chapitre, en signaler les effets sociaux dont notre modernité libérale nous offre un spectacle plutôt indigne – qualificatif normatif que les nihilistes nieront, par définition, échappant, du fait de  leur pétition de principe, à tout sentiment de culpabilité. Quels effets sociaux, donc, produit ce nihilisme moral ? L’individualisme exacerbé, l’atomisation  de la société  en individus qui ne se veulent pas des personnes (notion morale), la décomposition corrélative du corps social qui refuse alors l’Etat et ses normes, ou veut le réduire  à une réalité minimale comme dans le néo-libéralisme américain, etc. A quoi on ajoutera, comme l’auteur, la déferlante productiviste et consumériste qui abîme la valeur de notre existence comme elle détruit la nature, la détérioration des modèles de vie du fait de la publicité mercantile qui envahit tout, jusqu’à notre subjectivité intime, la violence dans les productions culturelles et, à travers eux, en nous, etc. à nouveau.

Reste à savoir d’où cela vient-il ? C’est ici que l’on peut s’interroger sur la pertinence de son diagnostic explicatif, et ce dans la plus totale honnêteté sans laquelle il n’y pas de débat mais adhésion aveugle ou polémique stérile. Un premier point tout simple, pour en rester à son analyse disons sociologique : globalement juste, il lui manque cependant d’accuser le capitalisme…alors que tous les faits qu’il critique ne sont, pour l’essentiel, que des effets de sa logique économique fondée sur la recherche du profit maximum dans tous les domaines et pour une minorité possédante. C’est ici que sa distance relative à l’égard de l’œuvre de Marx entrave sa conclusion à ce niveau. Je le dirai d’une manière un peu brusque : la modernité, dénoncée avec raison et subtilité, n’est que le cache-sexe du capitalisme lui-même, dont le stalinisme, avec sa violence propre qu’il critique à juste titre, n’aura pas été une antithèse crédible, aux yeux même de Marx s’il avait vécu.

D’où une seconde observation à laquelle je tiens et qui ne l’étonnera pas, mais qui se situe à un niveau plus profond, anthropologique, celui de la causalité ultime et réelle de ce nihilisme ravageur. Deux options sont les siennes : la référence à la « volonté de puissance » de Nietzsche telle qu’il la comprend et celle à la « pulsion de mort » de Freud.  Cela mériterait un long débat[1]. Je me contenterai donc ici de quelques objections. Sur Freud, d’abord (dont on sait que son anthropologie voisine parfois avec celle de Nietzsche). La pulsion de mort est chez celui-ci une hypothèse tardive et elle est bien, pour lui, après son retournement vers l’extérieur, une pulsion agressive, destructrice et même meurtrière. D’où, après son extension hors de la pathologie à l’homme en général, la forte tentation qu’il a d’expliquer la violence humaine, celle des guerres par exemple, sur cette base qu’on peut dire naturelle, mais sans la déclarer indépassable : la culture (ou la civilisation) à travers l’éducation et la répression- sublimation qu’elle met en place, permet d’éviter son débouché catastrophique. J’aimerais savoir ce que Godin pense de cette vision finalement relativement optimiste du « destin » de la pulsion de mort, pulsion dont il admet fortement l’existence, alors que d’autres théoriciens se réclamant de Freud l’ont mise en doute, comme Gérard Mendel ou même Winnicott ? Car, il faut bien le dire, Freud n’était pas, finalement, un nihiliste ! Il voulait un futur meilleur et il croyait en sa possibilité.

Sur Nietzsche, ensuite, dont le cas doit être examiné avec une grande attention vu l’exploitation que le nazisme  a pu faire de son anthropologie et, plus largement, l’importance que beaucoup lui accordent, à juste titre souvent. La volonté de puissance, que Godin met au premier plan de sa lecture du penseur allemand et de son utilisation qu’il en fait, a un statut plus compliqué que ce qu’il en dit (même s’il ne pouvait tout dire), car il y a plusieurs Nietzsche, au moins deux. Cette notion n’apparaît que tardivement, à la fin de son œuvre écrite et publiée, donc assumée par lui, spécialement dans le Zarathoustra et dans Par-delà le bien et le mal où elle faire des ravages, si je puis dire : auparavant il n’est question que du « sentiment de puissance » (voir Aurore). Si on l’examine alors, je ne sais pas si l’on peut affirmer qu’il y a un nihilisme « actif » et un autre « passif », associés à deux formes de volonté de puissance. Ce qu’il faut dire surtout c’est que : 1 la volonté de puissance, proportionnée à la puissance de chacun, n’est pas « nihiliste » chez ceux qu’il appelle les forts, elle est « positive » et simplement destructrice des valeurs dominantes liées à la morale, incarnées en politique (démocratie, socialisme) et dans lesquelles Nietzsche ne voit qu’un symptôme de faiblesse vitale ; en elle-même, elle est donc affirmative de la vie, valeur suprême pour lui  et aspirant même à l’infinité chez les plus forts, y compris chez les créateurs (voir l’idéal du « Surhomme ») ; et, 2 : son invocation est par contre « négative » à l’encontre de ceux qui « croient » en la morale, puisqu’elle est alors destructrice de celle-ci à un point et sous une forme abominables dans l’ordre des rapports interhumains. Nietzsche dénigre la faiblesse vitale de ceux qui croient en la morale, spécialement chrétienne, au nom du primat de la volonté de puissance inhérente à la vie. Il y voit la source de l’essence brutale de celle-ci, faisant même de l’exploitation « une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie » (§ 259). Peut-on accepter une pareille proposition ou  hypothèse, qui consiste à mettre la destructivité humaine au compte d’une pareille essence de l’homme, comme semble le faire Godin ? N’est-ce pas naturaliser et absolutiser une caractéristique humaine parmi d’autres, en occultant ce qu’elle peut avoir d’origine socio-historique  en elle-même et dans ses effets ?  J’avoue humblement ne pas connaître personnellement cette tendance ni ses effets nihilistes qu’elle comporte. Et je ne vois pas comment Godin peut en condamner les conséquences, à l’encontre de Nietzsche, au nom d’une morale que ce même Nietzsche récuse.

Qu’il y ait un « hypervolontarisme prométhéen » caractéristique malheureusement de notre modernité et de ses effets abominables qui ne sont pas encore terminés, est juste (p. 308 de son Epilogue). Mais on ne saurait le rapporter à des données anthropologiques comme celles qu’il évoque sans prudence, faisant alors l’impasse sur l’histoire qui, elle aussi, au minimum, « fait l’homme » comme l’a suggéré fortement Marx. On aura malgré tout compris qu’il faut lire ce livre intempestif, à cause de la richesse de ses constats critiques incontestables et des pistes d’explication qu’il nous en donne ultimement, quitte à les contester.

                                                              Yvon Quiniou

NB: On aura compris que ce texte n'est pas seulement un compte rendu informatif de ce livre et se contentant d'en signaler les qualités incontestables. Il se veut aussi un élément de débat avec son auteur, vu son enjeu.

 Christian Godin, La crise de la réalité, Champ Vallon.

 

[1] J’’en ai parlé dans mon livre L’inquiétante tentation de la démesure (L’Harmattan).

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