La trahison néo-libérale de Macron

Le mouvement social actuel est le révélateur de la trahison social-libérale qu'aura accomplie Macron. Sa politique aura accentué la dérive libérale de la présidence Hollande et, après avoir impulsé ses choix économiques favorables au capitalisme, il les aura radicalisés en associant des ex-socialiste et des hommes de droite. Il aura réussi à casser l'idée même de "gauche"!

                                          La trahison néo-libérale de Macron

Nous connaissons n France (mais aussi ailleurs) un bouleversement historique et social assez énorme que traduit le mouvement des « gilets jaunes ». Non seulement parce qu’il est totalement inédit et inattendu depuis celui de Mai 68, non seulement parce qu’il signifie aussi que Macron a perdu son quinquennat et devra disparaître de la scène politique, mais surtout en raison de ce qu’il révèle, à des niveaux de conscience différents chez ses acteurs, de la société dans laquelle nous vivons et que l’idéologie dominante ne cesse de vouloir nous masquer : nous sommes dans une société capitaliste, connectée à un système capitaliste européen et mondial. Celui-ci a été analysé dans ses mécanismes sous-jacents et ses tendances profondes par Marx il y a plus d’un siècle : organisation en classes, propriété privée de l’économie, exploitation du travail humain, paupérisation de grandes masses de la population depuis la chute du système soviétique et l’intermède du 19ème siècle, chômage grandissant, inégalités croissant à un niveau indécent, aliénation des individus qui mutile nombre d’entre eux de possibilités de vie riche (culturellement) et épanouie auxquelles ils ont droit. Tout cela s’appelle donc capitalisme ou libéralisme et même néo-libéralisme, et est occulté non seulement auprès du plus grand nombre, mais par les élites politiques ou « intellectuelles » (avec des guillemets !) qui paraissent ne pas le savoir et se réfugient dans un langage technocratique  pour en parler (PIB, croissance, productivité, expansion, profits, etc.), langage d’où la préoccupation de l’humain et de la justice sociale est totalement absente. Et c’est cela qui affleure à la surface aujourd’hui avec la protestation des « gilets jaunes », par-delà l’élément déclencheur de la taxe sur le diesel qui n’aura été que la goutte (d’essence) qui a fait déborder le vase et nous révèle ce qu’il contient et qu’on ne voulait pas voir.

Mais Macron, ici, quel rôle remplit -il me demandera-t-on : pourquoi le mettre en avant ?  Parce qu’il aura joué un rôle calamiteux de révélateur de ce qu’est devenu la majeure partie de la gauche dite « socialiste » : un mouvement favorable au libéralisme économique et même néo-libéral. Il suffit de faire un bref inventaire de ses mesures sociales depuis son arrivée au pouvoir :  décisions multiples en faveur des riches et des très riches, comme la suppression partielle de l’ISF, qui rapportait pourtant un argent important susceptible de financer des mesures progressistes au plan social ; assouplissement des lois encadrant le travail et permettant de protéger les salariés de l’arbitraire patronal ; privatisation rampante des services publics ou atteinte à ceux-ci, ce qui diminue, par exemple, l’accès gratuit à la santé ou encore augmente la ségrégation scolaire, etc., etc. Or, l’ensemble de cette orientation anti-sociale de sa politique (et on n’en a pas fini !) tourne le dos à tout un héritage idéologique socialiste qui, malgré ses limites, a marqué le siècle précédent, avec parfois le juste soutien des communistes (1936, programme du CNR, début de la présidence Mitterrand). Il y a là une véritable trahison car elle vient d’un homme qui se disait « de gauche », en a profité pour intégrer un gouvernement qui se voulait lui aussi « de gauche » et animer sa politique économique, qui était déjà, sous son influence, une politique partiellement de droite et libérale. En grand habile de la politique et malgré son jeune âge, il a pratiqué une OPA sur le mouvement « socialiste » tout en l’alliant avec une partie important de la droite dure…. et cela a donné la politique désastreuse actuelle, qui accentue d’une manière très forte le tournant libéral, lequel est révélé et contesté ouvertement à l'heure actuelle.

Certes, ce changement n’est pas nouveau : il a commencé avec Mitterrand avec le tournant de la rigueur lorsque celui-ci, en 1983, a préféré l’Europe, avec ses contraintes budgétaires, à la poursuite d’une politique dont l’axe programmatique était bien socialiste, quoiqu'on en dise. Je n’entre pas dans les détails, mais sait-on, par exemple, que Olof Palme, le dirigeant social-démocrate de la Suède d’alors, avait félicité Mitterrand pour s’engager dans une pareille voie anti-capitaliste (avec le PCF de l’époque) et avouant que eux, les sociaux-démocrates suédois, s’étaient arrêtés à mi-chemin ? Car pour ceux qui l’ignoreraient, je rappelle que la « social-démocratie » n’est pas cet épouvantail que l’on présente souvent « à gauche ». Si l’on excepte le SPD allemand, intégré définitivement au capitalisme au congrès de Bade-Godesberg (1959), la social-démocratie s’est toujours définie comme une voie démocratique pour aller au socialisme ! D’où le propos d’O. Palme. Cette orientation s’est donc progressivement brisée, en France en particulier, au profit d’une orientation pro-capitaliste dont le choix a été  irréversible après la chute du système soviétique : la grande majorité des membres du PS, identifiant le « socialisme » à ce qui avait été réalisé à l’Est et avait lamentablement échoué, ont renoncé au marxisme (de Marx !) sans la moindre intelligence théorique et se sont donc lancés dans la voie d’une société disons « social-libérale », qualifiée à tort par eux et les observateurs politiques, de « social-démocrate »

C’est dans ce contexte compliqué que Macron est intervenu. Il a radicalisé le tournant libéral déjà à l’œuvre, en oubliant qu’il avait été élu par défaut contre Marine Le Pen et avec un soutien électoral des inscrits très faible, exceptionnel même par sa faiblesse dans l’histoire de la 5ème République. Ce qui en a fait un président certes élu légalement, mais n’ayant guère sur le fond une grande légitimité – ce dont il ne semble pas avoir conscience. Cette orientation était-elle vraiment connue des français comme il le prétend ? Bien sûr que non ! S’ils l’avaient connue, elle les aurait terriblement inquiétés et ils auraient choisi Mélenchon pour son orientation, elle incontestablement sociale et anti-libérale. Et que Macron soit un libéral assumé en économie, il suffit de lire son livre-programme, que j’ai analysé dans mon livre Qu’il faut haïr le capitalisme. Brève déconstruction de l’idéologie néo-libérale (H&O), pour en être convaincu : pas une seule critique du capitalisme en tant que système économique et social (je ne suis même pas sûr qu’il soit nommé ainsi), pas un mot sur les classes sociales et les inégalités qu’elles génèrent, rien sur l’exploitation et l’aliénation, rien sur le déterminisme qui pèse sur les individus et que la science sociale révèle, rien enfin sur l’immoralité foncière de ce système, comme s’il avait lu Comte-Sponville qui se refuse (après avoir été autrefois communiste !) à porter un jugement de valeut moral négatif sur l’économie capitaliste. A la place, nous avons une apologie invraisemblable de l’efficacité productive de cette économie, sans vrai souci de ses conséquences humaines et donc de la justice sociale, et, tout autant, une philosophie individualiste telle qu’on la trouve chez tous les libéraux (à commencer par Hayek, mais on pourrait aussi citer Aron en France) : celle-ci consiste à faire reposer la vie de chacun sur ses capacités d’initiative individuelle, sans que le poids du milieu social y soit pour quelque chose : adieu les travaux de P. Bourdieu sur ce point essentiel ! Non décidément nous sommes en pleine mythologie, celle d’un homme qui vient de la finance, sert la finance et compte y retourner un jour, qui nie son influence écrasante sur la société, qui argue de ses capacités individuelles pour justifier son succès politique et qui en fait une théorie anthropologique sans consistance.

On peut alors conclure ce bref réquisitoire de la manière suivante : on ne saurai lui pardonner d’avoir cassé ouvertement l’idée même de gauche, en s’en réclamant d’abord, puis en la trahissant, obscurcissant un plus notre horizon politique déjà sombre, quitte à réveiller même de vieux démons nationalistes d’extrême-droite, qui sont toujours la conséquence du malheur que l’on impose aux peuples. La gauche (socialistes authentiques, mélenchonistes, communistes) mettra du temps pour s’en relever, à cause de lui, sauf surprise que l’histoire peut nous apporter, comme ce mouvement social s’il trouve une issue politique digne de ses aspirations.

                                                                             Yvon Quiniou 

NB : Je n’ai pas abordé la terrible question de l’écologie, tant il est  clair que Macron n’en a cure !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.