L'intelligence de l'amour chez Belinda Cannone

Belinda Cannone, écrivaine qui s'intéresse à l'amour depuis longtemps, vient de nous en offrir une belle analyse, historique et psychologique. Elle s'en prend à la condamnation religieuse de la sexualité et à son évacuation dans le mariage bourgeois conventionnel. Et à l'inverse, elle en fait la base de l"'amour-désir" contemporain, quitte à signaler sa fragilité temporelle. A méditer!

                                                   L’intelligence de l’amour chez Belinda Cannone

Qu’est-ce que l’amour ? L’écrivaine Belinda Cannone s’y intéresse depuis longtemps, mais elle nous en donne une nouvelle approche d’une grande intelligence dans son dernier livre Le nouveau nom de l’amour. A défaut de l’avoir lu on peut déjà l’écouter et la voir en parler dans une émission littéraire du journal L’Humanité, récemment créée, et qui est littéralement passionnante, du fait aussi des questions pertinentes de son interviewer, et où elle résume à la fois sa manière d’appréhender l’amour et la définition qu’elle en tire, qu’elle synthétise dans la formule « L’amour-désir », qui n’est cependant pas à l’abri de toute objection.

Sa méthode d’approche ne relève pas de la seule réflexion personnelle, aussi lucide soit-elle.Car c’est une spécialiste de l’histoire littéraire articulée à l’histoire sociale, qu’elle enseigne à l’Université – ce qui lui permet de nous brosser, d’abord, un tableau objectif de ce qu’a été l’amour incarné dans le couple dans le passé. On retiendra ce qu’elle nous dit, dans une approche historique puis sociologique, de la manière dont le christianisme l’a figé historiquement dans une conception inégalitaire de l’homme et de la femme, soumise à celui-ci dans la mariage, comme il l’a subordonné à la procréation, dévalorisant scandaleusement la sexualité en elle-même sous le couvert du « pêché de la chair », homosexualité comprise, bien évidemment. Mais il a ajouté aussi, ce qui est important pour  notre écrivaine, le statut effectif du mariage et donc du couple à l’époque de la bourgeoisie dominante, illustré par la littérature  du 19ème siècle, comme dans le roman de Flaubert, Madame Bovary et d’autres : le mariage à vie et indissoluble n’était pas fondé sur l’amour réciproque de deux êtres, mais sur une entente d‘intérêts entre familles et l’assurance d’une filiation parentale pour l’homme marié, l’ensemble excluant en général le désir amoureux sans sa spécificité et son autonomie.

Tout a changé avec la révolution ou évolution (dit-elle) féministe à partir de la fin du 19ème siècle – avec, par exemple, l’autorisation légale du divorce sous l’effet des luttes sociales d’orientation socialiste. Ces luttes se sont prolongées au 20ème siècle sous le signe de l’égalité de l’homme et de la femme dans ses différentes formes (droit de vote, conditions de travail et de rémunération, vie domestique, etc.), jusqu’à aujourd’hui, qui marque une véritable rupture selon elle et selon ce qui se passe effectivement dans la société : l’amour est passé au premier plan comme fondement du couple, au point de fragiliser celui-ci, sinon de le remettre en cause dans sa définition traditionnelle. C’est ici que la notion de désir, liée évidemment à la sexualité, intervient.

On assiste en effet à une valorisation incontestable et massive de celui-ci et donc à une légitimation de la sexualité. Non pas d’abord celle de la sexualité qu’elle qualifie de « consumériste », qui se manifeste dans la sexualité tous azimuts des rencontres occasionnelles ou sollicitées, dans la pornographie ou encore dans sa visibilité marchande au sein d’une publicité envahissante. Non, il s’agit avant tout de l’appréciation positive dont elle fait l’objet en tant que telle, par le plaisir qu’elle apporte, contre sa dénégation officielle antérieure qui faisait qu’elle était souvent rejetée (et condamnée) hors du mariage. Grâce à la psychanalyse en particulier, elle est considérée comme une composante essentielle de l’être humain, réenracinant l’esprit dans le corps sexué et dont la frustration peut être psychologiquement dangereuse. Enfin et surtout,  B. Cannone avance l’idée que désormais elle est pleinement intégrée socialement à l’amour sous la forme de ce qu’elle appelle donc l’« amour-désir ». C’est ici que sa réflexion est extrêmement éclairante, avec les conséquences que cette nouvelle donne de l’amour entraîne, mais aussi les objections qu’on peut lui faire.  

Pour elle il n’y a pas d’amour purement affectif, sans désir donc, sauf dans l’amitié, qui n’est pas concernée ici, y compris quand le désir survient après (cela peut arriver). Car fondamentalement et étant donné que nous sommes des êtres relationnels, à sa base il y a un choix sélectif , donc exclusif, en faveur d’un être qui nous séduit, et d’abord par sa beauté indique-t-elle (même si cette notion reste subjective) et qui est nourri d’un désir sexuel qui pourra se satisfaire de mille manières. Sauf que celui-ci n’est pas le seul facteur de l’amour dit « amour-désir » ; bien d’autres facteurs s’y ajoutent : affectifs, imaginatifs, intellectuels, etc., sans quoi on retombe dans le simple désir consumériste. Et c’est leur ensemble qui va faire de l’union de deux êtres un vrai amour et assurer une vie de couple, mariage ou pas, vu l’affaiblissement considérable du mariage officiel en tant que tel. Et dans cette optique, elle insiste justement sur le rôle de la parole, de l’expression, donc de l’échange, l’amour véritable  ne pouvant rester silencieux. L’on aura compris que cette relation ne peut se déployer que sur fond d’égalité et de réciprocité, ce qui est un acquis définitif du mouvement féministe. Au point d’ailleurs de refuser les stéréotypes, admettant qu’un homme peut être « féminin » et séduisant à ce titre et, surtout, au point de refuser aussi d’être assignée à une identité : elle n’a pas, en tant que femme et individu, à « être » ceci ou cela, mais elle demande qu’on la laisse faire ce qui correspond à ses aspirations personnelles – dans les respect de l’autre  bien entendu.

Or c’est ici que la difficulté apparaît, non pas tant celle qui serait inhérente à son analyse mais celle présente dans la réalité même de l’« amour-désir ». Car sa thèse essentielle est que, le désir étant à la base de l’amour, celui-ci peut ne pas durer (elle semble même penser qu’il ne peut pas durer) et sa disparition à terme voue l’amour à la disparition. Elle prétend le constater au vu de la fréquence de plus en plus grande des divorces ou des séparations (ce qui est exact) et elle paraît bien inscrire cette fugacité dans son essence, ce qui nous vouerait, dit-elle, à une « polygamie lente », entendons : successive. On ne se trompe plus, on n’est pas infidèle lorsque notre couple existe, mais on se sépare, on a plusieurs aventures amoureuses successives.

C’est ici que l’on peut protester ou objecter. Je résume mon argumentation : 1 Si l’amour au présent se vit comme intemporel ou « éternel » (ce qu’elle ne nie pas, mais elle n’y voit qu’une illusion), il est aussi habité par un désir d’éternité ou un désir d’amour-toujours. Gabriel Marcel, philosophe chrétien il est vrai (mais les chrétiens n’ont pas toujours tort) disait d’une manière étonnante, mais que je partage, que « aimer  une femme, c’est la vouloir immortelle »… et l’amour qui l’accompagne aussi ! 2 Il existe des amours qui ne s’effacent pas et cela même si le désir se tarit, l’amour-amitité remplaçant l’amour-désir : voir, entre autres, Aragon et Elsa, malgré les difficultés relationnelles qu’ils ont connues ou l’amour d’André Gorz pour sa femme, tellement fort et durable qu’il se suicida après la mort de celle-ci  (voir sa Lettre à D.)  Et son interlocuteur dans l’émission en question protesta vivement contre son diagnostic-pronostic pessimiste ou réaliste, comme on voudra ! 3 Enfin on peut, je  peux contester en l’occurrence, cette idée que seul l’épuisement du désir serait la source du désamour. Une chose me semble lui échapper, c’est que dans une relation amoureuse à deux (par définition) l’autre que l’on a choisi peut changer et cela peut tout changer, si j’ose dire. D’abord du fait même de l’amour, précisément, qui fait acquérir à l’autre une assurance qu’il (elle) n’avait pas, modifie son  caractère et le (la) rend moins désirable : ce n’est plus, par exemple, la même femme que celle dont on était tombé amoureux ! La question du désir pris en lui-même est hors-jeu, dans ce cas. Mais il y a aussi la biographie professionnelle, avec ses succès et l’accès à des positions de pouvoir, qui eux aussi peuvent modifier un caractère et, par exemple masculiniser une femme : on avait aimé un être délicieusement féminin (c’est moi qui parle) et on se trouve en face d’une femme ressemblant, psychologiquement, à un homme – j’entends un homme avec tous les défauts qu’un homme peut présenter (car je n’admire pas la masculinité) ! Une fois de plus ce n’est pas la causalité du désir dans sa déficience propre qui est ici concernée, mais une causalité strictement psychologique liée aux aléas de la vie qui peuvent modifier une personnalité. En tout cas, quelle que soit la causalité il est rare que la fin d’un amour soit vécue de la même manière de part et d’autre : l’un des deux peut en souffrir et il ne faudrait pas l’oublier quand on fait l’apologie de ce type de séparation. Tout n’est pas rose dans notre modernité amoureuse !

Tout cela n’enlève rien à la qualité globale des analyses de Bélinda Cannone, comme à la hauteur de ses vues… qui la placent bien au-dessus de celles, que je trouve lamentables, de Virginie Despentes, féministe comme elle, mais d’un tout autre féminisme que je récuse, un féminisme « masculiniste »  et viril dans lequel le femme semble vouloir être un homme ! Ici, au contraire, il faut apprécier, admirer même et, tout autant, estimer !

                                                        Yvon Quiniou

NB : A lire donc, après ou avant l’émission en question (en replay), de Bélinda Cannone, Le nouveau nom de l’amour, Stock. J’indique, pour le plaisir, que j’ai écris des Fragments de l’amour, aux éditions Les Cahiers de l’Egaré, livre qui prolonge ce qu’il y a de personnel dans ce billet.

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