1er novembre : mort du travail

La vie sans travail contraint est une douce utopie, nous dit-on. Peu importe le qu’en-dira-t-on, je rêve d’un monde où ce que l’on aurait appelé jadis le travail serait devenu une activité, du partage, un échange, une contribution. Demain, l’idée ne sera plus fiction, alors hâtons-nous de la répandre, car elle est une des solutions.

Le chantier de la désaliénation au travail est bien plus grand que n’importe quelle réforme institutionnelle et les gestionnaires du pays ont donc choisi la facilité avec l’extermination pure et simple du chômeur. En quarante ans, j’ai vécu de nombreuses « évolutions » réduisant toujours un peu plus le montant des indemnités versées, tout en augmentant les contraintes pour les obtenir, mais je crois bien que cette réforme est la pire. Je ne reviendrai pas sur les détails pratiques qui sont très bien expliqués dans cet article.

Avec une assez longue expérience professionnelle, de nombreuses périodes de chômage, plusieurs congés maternité, moult arrêts de travail et autre pension d’invalidité à mon actif, je connais plutôt pas mal les avantages et inconvénients des différents statuts sociaux. À quelques années d’une nouvelle condition de retraitée qui m’assurera enfin un minimum pour survivre, je me demande à quoi a servi tout cela. Si, à ma majorité (voire dès ma naissance), un revenu minimum d’existence m’avait été attribué, qu’est-ce que cela aurait changé ?

J’ai quitté l’école très jeune, sans autre intérêt particulier que celui de la photographie. Alors j’ai fait un stage dans un laboratoire, permettant au patron de bénéficier d’une coursière à vil prix, avant de partir en claquant la porte. Déjà ! J’ai finalement opté pour un vrai travail de coursière sur ma mobylette, mais la paye au rendement ne valait pas le danger. J’ai alors pu profiter de mes premières indemnités de survie en les entrecoupant de périodes d’activités rémunérées. Je n’étais pas encore financièrement obligée de travailler et pouvais donc imposer mes conditions. C’est un souvenir lointain qui me ramène à cette idée de revenu minimum. Ne pas être contraint pour travailler comme on le souhaite.

À défaut de vendre mes photos, j’ai trouvé un emploi intéressant et assez bien payé dans un journal, où j’ai passé une dizaine d’années. Nous avions de nombreux avantages, obtenus grâce aux luttes des ouvriers du Livre et de façon plus générale, à celles des syndicats depuis plus d’un siècle. Je ne travaillais pas à plein-temps pour pouvoir m’occuper aussi de mes enfants. Mon salaire en était réduit d’autant, mais les allocations familiales et de logement permettaient de joindre les deux bouts. Si j’avais eu un revenu minimum, je n’aurais pas eu besoin de ces subventions calculées au nombre d’enfants engendrés. Si un tel revenu, même minoré, avait été versé à mes enfants dès leur naissance, ils auraient pu envisager le travail comme une participation collective plutôt que comme une contrainte personnelle.

L’autonomie, qui plus est pécuniaire, est d’une importance primordiale dans la vie. Un enfant ne devrait pas être dépendant financièrement de ses parents, tout comme dans un couple, il n’est pas raisonnable de dépendre de l’autre. Imaginons un revenu versé dès la naissance aux parents pour subvenir aux besoins de l’enfant qui pourrait, quant à lui, faire valoir son indépendance dès qu’il le souhaiterait. Imaginons un couple où chacun aurait l’autonomie financière de son quotidien. Le monde tournerait alors à l’encontre de multiples dominations, et ce, pour notre plus grand bien.

Quand sont venus les temps des licenciements, d’une entreprise à l’autre, j’ai pu tester les régimes successifs de l’assurance-chômage. Je me souviens particulièrement de la grande bataille des « recalculés » au début des années 2000. Près de 300 000 chômeurs avaient vu leurs droits amputés ou supprimés suite à l’agrément d’une obscure convention. Saisi par plusieurs associations, le Conseil d’État leur donna raison en se basant sur un vice de forme, mais la question de fond resta lettre morte. Le chômeur est-il un parasite ou la victime d’un système qui lui impose cette condition ?

 Je pense à tout cet argent dépensé pour évaluer, contrôler, faire et défaire les plans contre ce fléau que serait le chômage. Car il n’y a que cela qui intéresse le monde de la domination : culpabiliser pour mieux contraindre. Profitant du labeur des ingénieurs de l’automatisation, les dominants ont transformé la production et éliminé les emplois humains. Les employés les plus qualifiés trouvent encore à se rendre utiles pour des salaires presque décents, mais gare à eux de ne pas perdre cet emploi si convoité. La dernière réforme des règles de l’assurance-chômage, entrant en vigueur dès ce jour commémoratif des Saints, leur est également dédiée.

M’éloigner de cette soumission insupportable aux lois du marché de l’humain était devenu une priorité, j’ai donc travaillé « à mon compte » pour des clients. Ne produisant plus, et créant si peu, nous n’avons plus que du service à vendre, quand celui-ci n’est pas encore absorbé par l’intelligence artificielle. Alors nous devenons entrepreneurs et perdons encore énormément d’argent avec les gestions administratives calamiteuses des sous dominants, chargés d’appliquer les décisions des élus de la domiNation. À propos, avez-vous remarqué ces derniers temps l’usage immodéré du mot patrie en lieu et place de celui de nation ? La mutation est éloquente. Nous ne sommes plus un peuple mettant en commun des idées, mais une patrie, terre des pères et du patriarcat, outil suprême de la domination.

Et toujours pas de revenu inconditionnel minimum à l’horizon ! Imaginons. Nous  prélèverions une partie des bénéfices de la production automatisée pour financer une égalité sociale de base. En fonction du nombre de ceux qui ne pourraient pas ou plus avoir une activité rémunératrice, nous adapterions le taux de prélèvement. Nous ne dirions plus travail, mais activité. Le personnel administratif libéré du contrôle toujours plus inquisiteur du chômeur désormais disparu, du potentiel fraudeur aux allocations ou de l’étranger présumé suspect, pourrait faire fonctionner le pays avec plus de sérénité. Déjà, rien que ça, on serait un peu moins dans la mouise, tous autant que nous sommes !

Mais non, le gouvernement n’a pas intention de faire dans la dentelle. Il n’a aucune imagination et applique des méthodes d’un autre siècle en nous retournant le compliment, conservateurs arriérés que nous serions. D’ailleurs, cette idée de revenu minimum inconditionnel ne date pas d’hier. Quand il a été expérimenté dans des villages africains, à chaque fois, il a ramené de la confiance et du courage pour développer des activités. L’humain n’est pas inerte à la base et ne cherche pas l’oisiveté à tout prix. Et quand bien même, certains d’entre nous préféreraient se contenter d’un minimum et cultiver la nature ou leur esprit, où serait le problème ?

À l’instar de notre gouvernement ayant procédé par décret à la mort du chômeur, je décrète la mort du travail, votée à la majorité (si, si, j’ai bien compté, il y a la majorité, comme dirait l’autre :)).

neplusjamaistravailler

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.