Je me souviens…

C’était en 2019, à la fin de l’année, le 5 décembre exactement. Un an que les Gilets jaunes avaient poussé sur les ronds-points, et presque rien n’avait bougé, si ce n’est les mobilisations contre des systèmes que les peuples ne voulaient plus. Partout, les fièvres montaient et en France, ce 5 décembre était décrété jour de grève générale.

Il est difficile d’imaginer ce qu’était la vie d’alors, tellement les temps ont changé. À l’époque aussi on disait ça : « Les temps ont tellement changé… » Cette nostalgie venait des grandes heures de gloire des mouvements sociaux. Ceux qui avaient permis l’instauration des congés payés par exemple. Le souvenir de la retraite à taux plein à 60 ans avec 37,5 années de cotisations était déjà bien loin. En moins de cinquante ans, nous étions passés de 120 à 172 trimestres, soit 13 années supplémentaires de travail, et de 60 à 67 ans pour obtenir le taux plein de sa pension de retraite. Et le gouvernement, en cette année 2019, voulait en rajouter. Il pensait qu’en montant les catégories de travailleurs les unes contre les autres, la partie serait gagnée. Il en fut tout autrement.

Mais il n’y avait pas que la retraite. On peut dire que tout le monde râlait, comme toujours, mais ce qui grondait, qui résonnait, c’était un cri de désespoir s’amplifiant chaque jour un peu plus. Les gens travaillaient, pour la plupart, mais l’opération était blanche. Tout ce qui rentrait sur leurs comptes en banque sortait immédiatement pour payer de quoi survivre, se loger, se chauffer, se vêtir. Le système avait été bien façonné. Chacun apportait sa force et son intelligence pour faire vivre un petit monde composé de privilégiés facturant la production de tous. Même l’eau du puits, la cabane de jardin, l’énergie auto-produite, tout était devenu taxable, réglementé. On aurait laissé faire qu’on nous aurait fait payer le soleil !

Ce 5 décembre 2019 sonna la fin des luttes individuelles. Trois mois avant, plusieurs centrales syndicales avaient annoncé cette grève générale à propos d’une énième réforme des retraites. Ce n’était pas la première fois qu’une telle annonce était faite, mais là, depuis des mois que tous les corps de métiers craquaient, les syndicats s’étaient sentis obligés de passer à l’action. Ce n’était pas gagné pour le privé, mais la fonction publique était prête, mobilisée. La tentative de suicide d’un étudiant laissant pour message : « Vive le socialisme, vive l’autogestion, vive la Sécu ! » réveilla les autres, et à quelques jours de la date fixée, beaucoup étaient mobilisés. Quant aux Gilets jaunes, il ne leur fallait pas rater cette occasion. C’était maintenant ou jamais.

C’était un jeudi. Les préfectures avaient eu du mal à gérer leurs effectifs, car même eux annonçaient vouloir participer à la grève. Finalement, le logiciel acheté par Matignon quelques mois plus tôt avait permis de gérer le prévisionnel-présence, mais le jour J, un bug de jeunesse de l’application désorienta l’ensemble de l’État major, le poussant à envoyer des troupes à l’aveugle, tant dans les campagnes que dans les grandes villes. C’est là que les Gilets jaunes intervinrent, connaissant mieux que quiconque leurs villages, leurs quartiers, leurs cités, les piégèrent assez facilement. Avec les camarades syndiqués les plus motivés, ils avaient également organisé l’occupation en masse des services publics, réquisitionné les supermarchés et les stations essence pour que chacun puisse participer, le temps qu’il faudrait.

Après tous les blessés lors des manifestations de l’année, le black bloc, autrefois décrié, était devenu le protecteur contre ceux des forces du désordre qui obéissaient encore aux ordres inconsidérés de leurs hiérarchies. Peu importe la puissance des armes, ce qui compte, c’est le nombre, ne cessais-je de me répéter. Et nous sommes le nombre. Nous ne pouvons pas perdre plus que tout ce que ces gens nous ont déjà enlevé. Et en effet, nous fûmes le nombre. Des millions de personnes dans la rue, des milliers d’entreprises à l’arrêt, l’électricité des multinationales coupée, et remise chez les plus précaires, les bureaux et logements vides occupés par les sans-abri, les sans-papiers, les plus démunis… En moins d’une semaine, la pagaille fut totale et le gouvernement obligé d’abdiquer.

Alors j’ai dit à mes petits-enfants : « Vous voyez, si aujourd’hui, vous avez encore des fleurs dans les champs, si l’école est redevenue gratuite, si travailler n’est plus n’est plus une souffrance, c’est un peu grâce à toutes celles et tous ceux qui se sont décidé à dire stop ce jour-là. »

J’en étais là quand je me suis réveillée.

À jeudi !

 © Bsaz © Bsaz

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