Les enfants de leurs frustrations

Heureusement, nous sommes beaucoup à y avoir échappé. C’est un peu comme d’avoir raté l’avion qui s’est écrasé ou ne pas être monté dans la voiture qui est tombée dans le ravin, mais là, ce ne sont pas des accidents, ce sont des assassinats orchestrés par une génération de violeurs d’enfants.

Il y a toujours eu des incestes, des viols, des attouchements, et je ne crois pas que cela cessera de si tôt, malgré la parole prise peu à peu par les victimes, enfants devenus adultes. Combien de salopards ont détruit la vie de combien d’enfants ? Et surtout, combien d’intellectuels, d’universitaires, de journalistes, de politiques, combien de ces gens de la haute société ont branlé leur conscience sur leurs mômes, ceux de leurs amis, de leur femme ou de leur ex ?

C’était au début du nouveau millénaire. Mon frère m’apprenait que nos amis d’enfance avaient été violés par leur beau-père, grand professeur de médecine. Sa femme, la mère des deux enfants, avait tellement fermé les yeux qu’elle devint alcoolique, puis atteinte de différentes maladies, dont un cancer qui l’acheva. Pendant ce temps, le beau-père s’occupait des enfants devenus adolescents, allant jusqu’à adopter le plus jeune, malgré le père toujours en vie. C’est quand le prédateur a commencé à s’intéresser à la génération suivante que l’affaire a éclaté au sein de la famille.

Hier soir, c’est encore mon frère qui m’a envoyé l’article du Monde où Camille Kouchner accuse Olivier Duhamel, et tout à l’heure, au téléphone, nous comparions ces histoires en nous demandant : combien sont-ils ? Si proche qu’ait été mon frangin de cette seconde famille, le beau-père ne l’a jamais touché. Notre père l’aurait tué, c’est sûr ou tout du moins, il savait qu’il en aurait été capable. Malgré des décennies passées dans les plus obscures cellules du parti communiste français, il n’aurait pas joué l’omerta et préféré le duel, mais nous avons un sens du roman qui nous perdra, mon frère et moi. Toujours est-il que personne, de tous les intellos, écrivains, journalistes, gauchistes et autres spécimens, personne ne nous a touchés.

Je me souviens pourtant très bien de ces ambiances de cul, où tout le monde couchait avec tout le monde, pour la vitrine. Enfant, je voyais bien les dégâts au sein des couples, une fois la fête terminée, mais tous préféraient continuer à frimer en s’envoyant en l’air dès qu’ils le pouvaient. Loin d’être gênés par la présence d’enfants, spectateurs de leurs ébats, j’imagine aisément leurs invitations au partage, sous couvert d’éducation sexuelle. Au début des années soixante-dix, la nudité était un grand sujet, du moins dans ces milieux, et ne pas être à poil équivalait à faire partie des frustrés. Mais les frustrés, c’était eux, comme les a si bien décrits Claire Bretécher.

Les séquelles psychologiques de cette époque sont terribles pour de nombreux enfants. Devenus adultes, ils prennent conscience de leurs difficultés à parler, à aimer, à se déshabiller, emprisonnés dans des préceptes d’un autre âge. Après la liberté prônée à toutes les sauces, les baby-boomers ont pris le pouvoir à tous les étages faisant taire les velléités de dénonciation des enfants, préférant souvent profiter d’une confortable situation sociale et ne pas nuire à leurs bourreaux, qui pourraient en mourir. Le chantage est là : crever ensemble ou garder le pouvoir, ensemble.

Le pouvoir est au cœur de toutes ces histoires. D’ailleurs, Olivier Duhamel est un grand spécialiste de la question comme en témoigne sa Revue française d’études constitutionnelles et politiques : Pouvoirs. De Matzneff à Girard, de Strauss-Kahn à Duhamel, de Polanski à tant d’autres, ces générations d’hommes ont cru trop longtemps à leur pouvoir sur les femmes et les enfants, en plus de tout le reste. Malgré le silence des amis et des mères des années durant, les plus forts des enfants parlent, enfin. Je ne sais pas si cela sauvera leur peau ou celle de leurs frères et sœurs, mais les violeurs n’ont pas fini d’être poursuivis, et peu importe la prescription, la mémoire est plus forte.

Le viol © Edgar Degas Le viol © Edgar Degas

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