Cher Vincent Lindon

Je vous aime bien. J’apprécie vos engagements et les choix de vos rôles de comédien, alors quand ce matin, j’ai vu le gros titre annonçant votre appel en haut de mon journal préféré, je me suis installée confortablement pour lire et écouter votre prose. Je suis désolée de vous le dire, mais vous m’avez mise en colère.

C’est que la rage m’habite en ce moment. J’attends des paroles, des actes, et rien ne vient. Bien sûr, votre parole sera entendue, un peu, beaucoup, passionnément, les gens vous aiment en général, mais il faudrait peut-être passer à la vitesse supérieure. Depuis des mois, voire des années, nous ne nous lassons pas de raconter les réalités de la vie des plus démunis. Nous dénonçons toutes les violences institutionnelles, policières, sociales, fiscales, politiques. Nous manifestons, nous hurlons, nous payons de notre santé, de nos vies, et aujourd’hui, parce que votre parole est rare, j’aurais aimé qu’elle soit à la hauteur.

Vous avez pris soin de demander l’avis à des spécialistes pour appuyer vos propos, mais le problème n’est plus de faire une liste à la Prévert des manquements, mensonges, pillages et destructions du pouvoir en place. Il est temps de prendre le taureau par les cornes. Alors, vous préconisez « quelques pistes de réflexion » : instituer des contre-pouvoirs, responsabiliser les élus, sanctionner sévèrement les dérives, suivies d’une proposition en trois points où vous mélangez la corruption, la fausse monnaie, le temps judiciaire et l’augmentation des rémunérations pour éviter la tentation !

Vous n’avez pas dû consulter les bons spécialistes. Les miens me disent que les gens crèvent de faim dans la rue, sans protection et je ne vous parle pas des masques, je vous parle de l’État qui les laissent croupir dans des tentes ou sur des trottoirs. Vous le savez ! Vous y êtes allé, non ? Les spécialistes me parlent aussi des salaires qui ne permettent plus de vivre décemment et des conditions de travail de plus en plus difficiles, invivables, menant à toujours plus de burn-out ou de suicides. Ils me racontent la pression permanente sur les plus pauvres par tous les moyens, de la CAF aux gardes à vue, en passant par les amendes, les insultes, les blessures, les humiliations, sans oublier leur porte-monnaie ou la prison.

Vous savez tout cela, alors pourquoi vous taisez-vous ? Pourquoi ne dites-vous pas clairement qu’il nous faut une autre constitution et que Macron parte au plus vite ? Pourquoi vous contentez-vous d’une si timide prise de parole ? Ne pensez-vous pas que les urgences sont plus criantes ? Je vous aime bien M. Lindon, alors faites un effort la prochaine fois !

Paris, mai 1968 © Manuel Bidermanas Paris, mai 1968 © Manuel Bidermanas

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