En être ou pas, la question ne se pose plus

Faire partie de ces racistes qui chantent La Marseillaise en brandissant leur drapeau tricolore ? Plutôt crever ! C’est ce que l’on entend à longueur d’ondes et de réseaux, souvent pour se dédouaner de ce que l’on ne fait pas soi-même.

Je suis suffisamment vieille pour avoir été élevée à l’union qui fait la force, au drapeau rouge et à L’Internationale, et donc considérer que ces gens ne seraient pas dignes de notre Révolution à nous, les gens de gauche. Je porte très rarement ce gilet devenu le symbole de la révolte de tous ceux qui en ont assez de vivre dans des conditions qui ne leur sont pas ou plus acceptables. Je crie, je défile, je me révolte, mais je ne suis pas Gilet jaune. Je suis Gilet jaune.

Depuis neuf mois, la bataille entre les pros et les anti gilet bat son plein. Ici, dans la rue, dans les journaux et sur les plateaux des télévisions, en gros, 50% pour et 50% contre. Parmi les réfractaires, un bon nombre de gens « de gauche » ou qui croient encore en être. De ces gens qui défendaient la justice sociale, le mélange des cultures et surtout la démocratie. Ah oui, mais il y a la manière ! nous disent-ils. La violence est inacceptable, s’attaquer aux symboles de la République, briser des vitrines, ces gens « de gauche » ne mangent pas de ce pain-là.

À force de se nourrir aux infos officielles, l’intoxication leur a bousillé les neurones. Ils ne descendent pas dans la rue pour crier contre toutes les injustices, préférant se contenter de publier des messages dédaigneux à propos de ces autres gens, les Gilets jaunes, ceux qui se battent juste pour ne pas crever. Ce qui est inacceptable, c’est que les Gilets jaunes ne soient pas portés aux nues par toute la population avec en première ligne tous les gens de gauche. La démocratie, c’est aussi accepter de lutter avec ceux qui n’ont pas le même avis que toi, Ô grand idéaliste de gauche !

La quasi-intégralité des revendications des gens qui manifestent devrait mobiliser plus que jamais, mais non, plutôt crever de surconsommation, d’abus de pesticides, de lois scélérates, de mensonges d’État en intraveineuse, que de porter cet accoutrement de prolo, d’électeur du FN, c’est-à-dire de facho. Certains continuent à diffuser des images qui montrent bien qui sont ces xénophobes machos et vulgaires, éludant les slogans, textes et prises de parole plus poignants les uns que les autres. La vie racontée par ceux qui la subissent, plutôt que d’avoir le loisir de la vivre, mais les œillères du bien-pensant se referment sur sa petite vie, son petit confort de ça me suffit.

Est-il besoin de vous rappeler le montant du SMIC, le nombre de pauvres, précaires et SDF, la part de taxes sur les consommations courantes, la dégradation générale des conditions de travail, les résultats des référendums non respectés, les services publics démantelés, les ventes d’entreprises nationales, de l’industrie aux transports ? Est-il besoin de te rappeler, camarade, le nombre de victimes des violences policières ? As-tu imaginé ton enfant ou ta mère subissant le même sort que Geneviève ou Steve ? Vous pouvez continuer à rire ou à vous indigner des têtes de beaufs et du concours du plus beau gilet, je vous le dis, gens « de gauche », vous vous trompez, ce n’est pas la bonne cible.

Souvenez-vous de ces paroles écrites durant la Commune et chantées sur l’air du Chant des paysans (1849) :
« Sauf des mouchards et des gendarmes,
On ne voit plus par les chemins,
Que des vieillards tristes en larmes,
Des veuves et des orphelins.
Paris suinte la misère,
Les heureux mêmes sont tremblants.
La mode est aux conseils de guerre,
Et les pavés sont tous sanglants.

Oui, mais !
Ça branle dans le manche,
Les mauvais jours finiront.
Et gare ! à la revanche,
Quand tous les pauvres s’y mettront.
Quand tous les pauvres s’y mettront. »

Souvenez-vous et ne me répondez pas qu’on a vu le résultat, car c’est justement parce qu’on a vu où cela mène qu’il ne faut pas laisser faire. Comme le disait si bien un slogan sur un gilet : « Nous sommes des bandes réfléchissantes », alors rejoignez la bande au lieu de jouer les vierges effarouchées et arrêtez de réduire ce mouvement à 50% de polyester.

Un jour, vous perdrez votre emploi. Un jour, vous irez vous faire soigner à l’hôpital. Un jour, vous n’aurez plus de logement. Un jour, vous irez aux Restos du cœur. Un jour, vous ne voterez plus. Un jour, la pollution vous aura rongé. Un jour, votre enfant sera mort. Il sera trop tard.

Le cri du peuple © Tardi Le cri du peuple © Tardi

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