Nous sommes le bloc !

Noir, jaune, rouge, vert, violet, blanc, le bloc est en place. Chacun a choisi sa couleur pour faire barrage aux violences de la vie et ce samedi, la convergence avait rendez-vous dans un centre commercial parisien.

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Ils sont arrivés dès 9 heures du matin et ont investi les lieux à plusieurs centaines, puis un millier. Au plus fort de la journée, certains se sont comptés 3000, mais peu importe le nombre, tant qu’on a le plaisir. Des acrobates ont passé une bonne partie de la journée à accrocher des banderoles à l’immense baie vitrée tandis que d’autres s’activaient à préparer à manger, à neutraliser les ascenseurs ou à débattre dans les nombreuses assemblées stratégiques. Les premières indications pour parer à l’intrusion inévitable de la police étaient ensuite annoncées en live, mais toute la journée, les gens ont pu entrer ou sortir avant que les premiers gendarmes mobiles tentent une intervention vers 22 heures. La barricade a résisté et malgré quelques gaz pulvérisés, les troupes ont reculé.

 On ne sait pas ce que donnera la journée de dimanche, mais n’en déplaise à beaucoup, désormais, même le gilet pare-balles rejoint le bloc. Les signes ne trompent pas, tant sur le terrain que dans les témoignages écrits, les prises de parole dans les médias, le flic est désormais Gilet bleu et ose même le jaune ici ou là. Le 2 octobre, ils ont osé récupérer la mise en scène contre les fémicides au début de leur manifestation parisienne, en énumérant leurs 51 suicidés (114 féminicides). Ils crient Haou ! Haou ! Haou ! durant le défilé, mais ils arrêtent les journalistes couvrant l’évènement et parquent dans un coin le petit groupe venu avec des photos de blessés. Le service d’ordre porte un brassard POLICE et un syndicaliste affirme : « on est tous des Gilets jaunes », quand une autre révèle à propos du black bloc : « Ils arrivent plus facilement dans les cortèges, car c'est précisément ce qui est demandé par le gouvernement. Pour rendre un mouvement de contestation impopulaire, il faut le rendre violent. Cela facilite aussi la répression sur les manifestants pacifiques ». Sans compter les infiltrés qui incitent aux provocations et à la casse.

 Pour ma part, souvent vêtue de noir, je n’ai malheureusement plus la forme des mes jeunes années pour faire partie de ces groupes déterminés que sont les black blocs. J’admire leur ténacité, car la violence dont on les accable est tout aussi politique que celles du pouvoir qui les ordonnent. Les armes sont inégales, mais les violences institutionnelles sont telles qu’elles se retourneront inexorablement contre leurs auteurs, les vrais délinquants. En laissant faire, voire en encourageant le black bloc (ceux qui cassent et brûlent pour nous qui n’y allons pas, ceux qui n’ont plus rien d’autre à perdre que leur endurance), les autorités nous ouvrent grand la porte de l’espoir de la victoire du bloc.

Le jaune, c’est pour l’émotion qu’il me renvoie. Voir enfin les gens que je croise tous les jours se lever, résister et persévérer, chaque jour, chaque samedi, autour d’un rond-point ou dans une manif, c’est un rêve qui se réalise. Malgré toutes les dissensions qui ont pu naître, ils ont réveillé les jeunes, les vieux, tous les corps de métiers, du cadre aux plus précaires, de l’écolo aux radicaux, et beaucoup restent déterminés à faire s’enrayer la machine. On dit qu’on ne les voit plus parce qu’ils ne sont plus invités sur les plateaux, mais le yellow bloc a encore de longs jours à vivre.

Le rouge, c’est mon symbole de la résistance. Le triangle rouge que portaient les prisonniers politiques dans les camps durant la Seconde Guerre mondiale. Le rouge, c’est la chaleur, la lutte, la révolution, le sang versé, et c’est aussi les rouges de mon enfance : le drapeau rouge, le petit livre rouge, le journal Rouge, sans oublier les pommes d’amour. Le red bloc a toute sa place dans mon cœur rouge de sang.

Le vert, c’est notre univers, ce sans quoi nous ne vivrions pas. Malgré les alertes qui courent depuis des décennies, rien n’y a fait, le monde a détruit le monde et nous voilà face à ce désastre, en limite d’extinction. La rébellion des plus jeunes pour sauver la planète a pris une ampleur inattendue, et Greta Thunberg et son staff ne sont plus vraiment maîtres de la situation. Le vert, c’est les arbres abattus pour élargir la vue dans une ville ou le champ de maïs qui déborde de pesticides quand ce ne sont pas les algues qui envahissent les rivages. Notre extinction vaut bien un green bloc à la mesure de notre rébellion.

Avec 114 féminicides depuis le début de l’année, des femmes ont choisi le violet pour dénoncer ce carnage. Régulièrement, elles prennent les places pour rendre hommage aux victimes, collent des affiches sur les murs des villes, interpellent les ministres et rien n’y fait, là non plus. Hier, l’action spectaculaire des Femens était en noir et blanc dans les allées du cimetière Montparnasse. Peu importe la couleur, les femmes se lèvent, ici, là, au Mexique, en Espagne, au Brésil, elles sont le gros du violet bloc.

Le blanc représenterait la paix si nous n’avions pas autant de blessés. Le blanc, c’est nos soignants qui interviennent lors des mutilations ordonnées, et tous ceux qui sont en grève depuis des mois pour espérer pouvoir nous accueillir dans de meilleures conditions aux urgences des hôpitaux. Le blanc pourrait aussi symboliser l’effacement de ce monde destructeur, corrompu, dominé par l’appât du gain. Comme si nous leur avions donné un blanc-seing !

Le bloc est multicolore et c’est ce qui fait sa force, avec ou contre les bleus, nous verrons bien.

 

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