Brut. de décoffrage

Je suis une agence de création de contenus. Mes fondateurs sont des professionnels de la production audiovisuelle et donc de la publicité. J’ai levé des fonds chez les plus gros, de Luc Besson à Xavier Niel. La régie publicitaire de France Télévisions se charge de me monétiser, le président achète. Je suis, je suis…

Encore un coup qui aurait pu marcher comme sur des roulettes, mais il a fallu qu’un ancien président de la République meure juste avant cette intervention, négociée de longue date avec la com’ de l’Élysée. C’est donc avec vingt-quatre de décalage que l’interview-fleuve du président en fonction s’est déroulée.

Le 23 novembre, Rémy Buisine, un des interviewers, et star de la chaîne, s’était fait sérieusement tabasser sur la place de la République par une police pas tout à fait républicaine, lors de l’évacuation violente de migrants. Les violences policières furent donc le premier des sujets abordés, pendant près d’une heure. On pourrait se réjouir que le président ait enfin prononcé l’expression honnie de tous ses camarades, à savoir les « violences policières ». Je n’ai malheureusement pas entendu parler de Steve, de Zineb et à peine de Cédric, et certainement pas pour connaître les sanctions envers les policiers malfaisants.

L’article 24 sera réécrit pour la xième fois, mais qu’en est-il des lois existantes, celles sur les libertés par exemple ? Et le préfet ? Et le ministre ? a bien été obligé de questionner l’animateur journaliste à propos du jour où il s’est fait tabasser. « La police doit intervenir dans un cadre déontologique. Les fautes sont identifiées, il y’aura des sanctions. Il y a des enquêtes. » a répondu le président. À propos, où en sont les enquêtes sur les exactions de la police depuis le début du quinquennat ? Pour les victimes blessées à vie et les manifestants arbitrairement arrêtés le prix à payer est lourd, contrairement aux sanctions que l’on nous dit nombreuses, mais dont nous nous permettons de douter.

Ne parlons pas de cela et préférons laisser le président avoir honte de ce qui a été filmé dans l’entrée du studio de Michel Z. (comme il l’appelle). « Ce qui m’a fait honte, c’est quand il y a des policiers qui ont des comportements qui ne sont pas à la hauteur de leurs engagements. J’ai été très choqué. » Il circule pourtant beaucoup de vidéos de ces arrestations arbitraires, de ces matraquages à volonté, de ces gazages à répétition, mais sur le plateau, personne ne lui a demandé si c’était nouveau, ce sentiment de honte, si la honte n’envahissait pas son esprit chaque jour depuis son élection.

Ne pas oublier où nous sommes. Brut. a été lancé fin 2016 comme un média de vidéos en ligne à destination des jeunes. Ça tombe bien, Rémy est jeune et il a couvert les Nuits debout avec ses lives Periscope où il a été remarqué pour sa neutralité politique. Rémy est alors plutôt community manager que journaliste, il a d’ailleurs gagné un concours de téléréalité dédié à son métier : The social rush. « Je ne suis pas un militant » claironne-t-il partout, ce qui lui vaut reconnaissance éternelle des pouvoirs en place depuis quelques années. Dès 2016, refusant poliment de travailler pour BFM, il préférera l’aventure Brut., créé par des anciens de Canal+, fraîchement remerciés.

Le premier gros coup de Rémy pour Brut. sera une interview de Manuel Valls, fin 2016, c’est-à-dire entre les Nuits debout et les Gilets jaunes, dans son QG de campagne pour la primaire du PS à l’élection présidentielle. C’est en avant-première et donc tel un scoop que Rémy peut faire découvrir les locaux de campagne de l’ex Premier ministre qui vient de démissionner. Celui-là même qui fit passer la loi Travail au 49-3. Celui-là même qui léchera les bottes de Macron dès la 1re heure pour gagner sa députation, avant de se servir des moyens et de sa position pour sa campagne à la mairie de Barcelone. Peu importe que Manuel Valls soit un looser, Rémy est un winner, et ça, Macron, il aime !

Cet interview est bien plus qu’une histoire de copinage. Brut. c’est, par excellence, l’allégeance aux pouvoirs sans en avoir l’air. D’abord parce que ses premiers financiers pour quelques centaines de millions de dollars en sont. Ensuite, car son existence est aussi suspendue au service public qui gère sa monétisation et diffuse en boucle ses histoires souvent sans parole, juste un regard, pas de position. La prise de position, c’est toi, l’auditeur, le spectateur qui te la fabrique avec des images et quelques mots, les plus neutres possible, du brut de décoffrage.

Pendant les manifs, les directs de Brut. mobilisent dix, cent ou mille fois plus d’internautes que les camarades désargentés qui tentent de nous les faire vivre avec leurs tripes et leurs convictions, sans le moindre kopek. Ils achètent leur matériel, payent leurs transports avec les quelques pièces jaunes que les pauvres qui les suivent leur donnent de temps en temps. Les jeunes qui les suivent ne sont pas les mêmes que le public visé par l’interview du président. Ils ne l’ont pas écouté, ne savaient même pas et cela ne les intéresse pas. Ce samedi, ils étaient encore dans la rue. La police a eu peur et puis tout s’est terminé comme d’habitude, sous les lacrymos, avec un peu beaucoup de casse.

Et puis le président a continué une heure de plus pour essayer de traiter tous les sujets. Pour le RSA jeunes, c’est toujours non. L’État aide les jeunes en donnant de l’argent aux employeurs pour qu’ils veuillent bien les prendre en apprentissage. Les repas des restos universitaires vont rester encore un peu à un euro. Le climat, il va s’en occuper. Et puis on va faire une nouvelle plateforme pour recueillir les témoignages sur les discriminations, avec un numéro vert et un site Internet. Insertion, accompagnement, territoire zéro chômeurs, garantie jeune, emploi/compétences, des millions, voire des milliards pour tous, il s’occupe de tout, même des Ouïghours (parce qu’il y avait des trolls sur le chat qui réclamaient !), il promet, on va s’en sortir et d’ici là, on va réfléchir à des noms de noirs ou d’Arabes pour des noms de rues ou pour ériger des statues.

Après le show du président, les éditorialistes étaient un peu jaloux et insistaient sur le conformisme de l’exercice. C’est juste un nouveau média, ça ne se fait plus avec un journaliste de TF1 et un autre de France 2, mais c’est pareil, disaient-ils. Ils savent de quoi ils parlent et je crois qu’ils ont raison. À quoi ça sert de servir la soupe depuis des décennies si c’est pour se faire bouffer le boulot par des jeunes loups pleins de pognon qui œuvrent depuis moins de trois ans ? Ils ont tout de même été beaux joueurs et n’ont pas trop descendu ce pauvre Rémy, qui est juste là parce qu’il rêvait d’être une star de quelque chose.

Tout ça pour dire qu’on n’est pas plus avancés, sauf qu’il paraît que les flics sont tellement furieux des propos du chef qu’ils menacent de ne plus contrôler personne. C’est cela, oui, on y croit !
On dit que tout le monde se moque ou est un peu plus désespéré par le discours et l’aveuglement du président, mais il s’en fout, car il sait que pour l’instant, niveau mauvaise foi, personne ne lui arrive à la cheville.

Lille, samedi 5 décembre 2020 © Carole Ma Lille, samedi 5 décembre 2020 © Carole Ma

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