Touchez pas au grisbi !

Pour finir de célébrer le centenaire des Gueules cassées, l’État organise l’une de ses plus belles loteries en préparant la vente de la Française des jeux, héritière (ça ne s’invente pas) de la tombola « La Dette… »

« Memento From 1918. John Yperite » évoquant les blessures de guerre de la première mondiale. © Kārlis Padegs « Memento From 1918. John Yperite » évoquant les blessures de guerre de la première mondiale. © Kārlis Padegs

Le 31 mars 1919, la Loi instaurait les soins gratuits pour les militaires, marins et infirmières invalides à plus de 10%, mais l’aide, largement insuffisante, incita trois anciens combattants à créer, deux ans plus tard, l'Union des Blessés de la Face et de la Tête (UBFT), surnommée les Gueules cassées. Son but était « d’apporter un soutien fraternel, moral et matériel à leurs camarades atrocement défigurés ». Le soutien de la population et les dons de riches bienfaiteurs allaient  permettre, entre autres, l’achat d’une grande propriété, à Moussy-le-Vieux, au nord de Paris, où les convalescents venaient se reposer entre deux opérations chirurgicales.

 

 En 1927, une « Souscription de la Reconnaissance » est organisée par l’UBFT avec une tombola de 2 500 lots offerts par les commerçants au bénéfice des Gueules cassées. Après la crise de 1929, les caisses se vident et une nouvelle souscription, baptisée « La Dette… » est lancée par les Gueules cassées, de concert avec les autres associations de victimes de guerre : Les Ailes Brisées, les Amputés de guerre, les Aveugles de guerre, les Mutilés des yeux, les Plus Grands Invalides. 

Boutique de jeux à Marseille © Coll. Fondation des Gueules cassées Boutique de jeux à Marseille © Coll. Fondation des Gueules cassées

Le succès de « La Dette… » inspira nombre de petits faiseurs de fortune et les tombolas se multiplièrent. L’État décida rapidement de réguler et s’empara de l’idée pour lancer (pour un an) la Loterie nationale au profit des anciens combattants, mais avec des billets à 100 francs, le public rechignât. C’est alors que les Gueules cassées ont l’idée d’acheter des billets entiers et de les fractionner en dixièmes, le succès est tellement grand qu’un réseau d’Émetteurs se crée, assurant une belle rente, aussi bien à l’État qu’aux victimes. En 1952, l’arrivée du Tiercé diminua d’autant les rentrées, et c’est encore à l’initiative des Gueules cassées que le Loto vit le jour.

Le montage de l’opération Loto est alors en grande partie réalisé par les Émetteurs, regroupés en Groupement d’intérêt économique, le GIE PRELO. L’État leur doit les montages financier, juridique,  immobilier et informatique de la création du Loto, pour lequel Jacques Chirac, Premier ministre, signa le décret en 1975. Le deal signé entre l’État et le GIE était pour 10 ans, mais devant le succès de l’opération, dès 1978, la convention est remise en cause par l’État qui crée la Société de la Loterie Nationale et du Loto National (SLNLN). Les Émetteurs historiques gardent 49% des parts et 1,5% du chiffre d’affaires. L’État rachète aux Gueules cassées le domaine de Moussy, aujourd’hui en cours de cession.

Et qui lance le Tac O Tac en 1983 ? Les Émetteurs bien sûr ! Et qui restructure le capital de la SLNLN, qui devient France Loto, réduisant au passage la part du GIE PRELO de 49 à 20 % ? L’État évidemment, et c’est pas pour la vie ! Le nouveau contrat, signé en 1988, est de 20 ans durant lesquels la redevance perçue sur le Loto passera de 1,5% à 0,40 %. Les jeux de grattage détrônent petit à petit le Loto et c’est en 1991 que France Loto devient La Française des jeux. Banco pour les licenciements chez les Gueules cassées et début des négociations pour mettre un terme au contrat de diffusion des loteries instantanées. Fin du film pour le GIE PRELO en 2005 et du contrat des Émetteurs en 2008. Les Gueules cassées cessent d’encaisser la manne, réduisant ainsi leurs ressources de 30%.

On ne va pas trop pleurer sur la Fondation des Gueules cassées qui a géré son portefeuille de main de maître et possède encore 9,2% du capital de la FDJ (20% en comptant tous les Émetteurs), mais en surfant sur son site, à la page « Qui peut être une Gueule cassée ? », je lis :
« La qualité de membre des " Gueules Cassées " était réservée jusqu'à présent à ceux qui avaient été blessés à la face, lors d'une action de combat.
Pour prendre en compte les réalités de la Société d'aujourd'hui et dans le droit fil de la pensée de ses Fondateurs, l'Union a décidé d'ouvrir ses rangs à toutes les victimes de leur devoir : pompiers militaires, professionnels ou bénévoles blessés au visage dans une action de lutte contre le feu, aux douaniers et policiers blessés en service, et plus généralement à tous ceux qui ont payé de leur sang l'accomplissement de leur devoir humanitaire ou social, ainsi qu'aux victimes civiles d'attentats. »

Affiche pour la 1re souscription des Gueules cassées en 1927 © Coll. Fondation des Gueules cassées Affiche pour la 1re souscription des Gueules cassées en 1927 © Coll. Fondation des Gueules cassées

Vous voyez où je veux en venir ?

Dans le cadre de leur devoir humanitaire et social, les 2 100 blessés (au 07.03.2019) lors du mouvement dit des Gilets jaunes doivent être reconnus en tant que blessés de la guerre sociale qui sévit dans le pays. Le statut de Gueule cassée leur revient de droit, c’est-à-dire, la prise en charge totale de leurs soins et l’accès aux meilleurs centres spécialisés dans leurs pathologies.
Il convient d’y ajouter la reconnaissance de leurs handicaps dans les plus brefs délais et la mise en place d’un fonds d’aide d’urgence.

Profitant de sa loi PACTE (plan d'action pour la croissance et la transformation des entreprises), le gouvernement est à deux doigts de privatiser, en plus d’ADP et Engie, la Française des jeux, bien commun, historique, essentiel et suffisamment lucratif pour ne pas être soldé pour payer les intérêts de… La Dette. Que les détracteurs des jeux d’argent aillent mener une autre bataille, ici on se bat aussi pour l’oseille et on le répète au gouvernement : TOUCHEZ PAS AU GRISBI !

 

 Pour en savoir plus sur « la plus nauséabonde des privatisations » (L. Mauduit 09/2017)

Et sur les débats en cours

Le site des Gueules cassées

 

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