En attendant la loi martiale

Ça s’en va et ça revient, c’est fait de tout petits riens, ça s’invoque, ça s’instaure, et ça revient, ça se retient, comme une loi impopulaire…

Vois-tu venir au loin les troupes armées ? Déployées aux frontières, elles se répandent aussi dans les villes du pays, en soutien logistique aux autres forces d’un État en crise. La surveillance n’a plus de limites. Depuis la rue, avec des caméras et des drones qui enregistrent tes faits, gestes et déplacements. Depuis ton lieu de vie, où tes voisins assurent aux autorités un contrôle permanent de tes mœurs et de ta bonne exécution des consignes. Grâce à ta carte de paiement et à ton compteur Linky, tes données personnelles assurent le suivi de ton quotidien dans les moindres détails.

Cet État, en guerre permanente, n’a de cesse de se défendre et n’est d’ailleurs plus géré que par un Conseil de défense essentiellement composé de militaires. Le Conseil des ministres est si peu décisionnaire que le porte-parole du gouvernement s’embrouille entre les décisions prises et celles à venir ou dont il a eu écho. Il paraît qu’un grand secret entoure ce fameux Conseil de défense qui règle le rythme de nos vies quotidiennes. Au cours des réunions, les téléphones sont proscrits, rien ne doit sortir, c’est écrit sur leurs calepins : Secret défense.

Je vois d’ici le président, au milieu de cette armada de gradés, en pleins travaux pratiques de troisième année, dressant le triste bilan de sa gouvernance et demandant du renfort, des idées, de la stratégie, de l’action à son armée professionnelle, pas comme cette bande de débutants nommés ministres comme on donne un bon point ou une image. Ainsi, la gouvernance devient stratégie militaire, faite d’ordres, de devoirs et de soumissions.

OK. Ou plutôt, non, pas ok du tout. Si guerre il y a, c’est contre un virus, mais nous sommes mis dans la condition de l’ennemi. Les crédits ne sont pas alloués aux besoins, mais dédiés au contrôle de nos activités, de nos paroles et de nos images. La guerre des communiqués a remplacé celle des solutions pour venir à bout de ce satané virus. Les annonces, toujours plus contraignantes, sont faites à défaut de bonnes nouvelles à annoncer, comme Du fric pour l’hôpital public !, car la réalité des hôpitaux n’est pas la même pour tout le monde.

À l’Assemblée, le ministre des Solidarités et de la Santé a perdu son sang-froid quand il a exposé sa réalité des hôpitaux après avoir visité deux malades âgés de 28 et 35 ans dans un service de réanimation. Choqué par l’expérience, il en est même venu à ordonner à ses collègues députés de sortir de l’hémicycle, indignes qu’ils sont de ne pas avoir voté les yeux fermés la prolongation de l’état d’urgence sanitaire. Il a ajouté : « Vous êtes en train de débattre de sujets, alors que nos soignants se battent pour sauver des vies ! » J’oubliais. Le Conseil de défense décide, le Conseil des ministres entérine et l’Assemblée vote sans débattre, c’est ça la réalité de notre démocratie, et si vous ne voulez pas l’entendre, sortez !

La réalité des hôpitaux racontée par les soignants depuis des années n’a rien à voir avec les émotions du ministre face à des malades. Pour ceux qui sauvent des vies, il s’agit de salaires indécents, de personnels insuffisants, de conditions de travail déplorables, du démantèlement du système de santé, de la fermeture de services ou de maternités. Quand on est malade, l’hôpital public, ce sont des urgences surchargées pour cause de médecine de ville défaillante, et des rendez-vous à six mois en raison de l’affluence pour tenter de se faire réparer des maux de ce monde.

Mais le Conseil de défense insiste, l’ordre, la discipline et la sanction devraient remplacer sous peu notre devise nationale. Avouez que, Ordre, Discipline, Sanction, ça aurait de la gueule ! Et puis ça va bien avec l’idée que je me fais d’une loi martiale, faite de tout petits riens, s’ajoutant les uns aux autres, mine de rien.

 

Un petit détournement © Lessismore Un petit détournement © Lessismore

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