Même plus peur!

Depuis quelques années, mon fils vit en Colombie, à Cúcuta plus précisément, c’est-à-dire à l’opposé de Cali, d’où a démarré la révolte contre la réforme fiscale. Mais ça gronde sérieux dans tout le pays et j’avais envie qu’il me raconte autre chose que les vidéos visionnées tous les jours.

"Depuis dix jours, la peur s’évapore en Colombie. Ça fait dix jours que des millions de Colombiens en ont tellement marre de courber l’échine, marre de payer la dîme à des bandits en uniforme, en civil et en cravate, marre de trimer cinquante heures par semaine pour 200€ de salaire avec lesquels ils doivent nourrir leurs familles et économiser pour espérer donner une éducation décente (donc onéreuse) à leurs gosses, ils en ont tellement marre, qu’ils ont fait changer la peur de camp.

La peur, avant, elle habitait ces gens-là : les agriculteurs étaient délogés par des miliciens cagoulés, les travailleurs qui incitaient leurs collègues à se syndicaliser étaient dézingués en public et en toute impunité, comme quiconque osant soulever publiquement des questions « sensibles » : corruption, écologie, corruption, droits des travailleurs, droits des femmes, encore corruption… (la liste est longue)

Je dis « avant » mais c’est toujours d’actualité : la différence aujourd’hui c’est que les gens se sont réunis pour gueuler d’une seule voix, pour dire non à une nouvelle réforme assassine d’espoir, et ils ont gueulé tellement fort que le lendemain de la fête du travail, Ivan le Terrible a annoncé le retrait de sa réforme, annonce qui a donné lieu à des manifestations festives un peu partout, mais dans son for intérieur, il suffoquait, il hurlait de rage en voyant ces gauchistes défier son autorité, comme s’ils venaient pisser devant sa porte pour marquer leur territoire. C’est là, à cet instant, que tout a basculé : il s’est senti impuissant, petit, insignifiant face à tous les oubliés de sa société. Il a commencé à flipper, il a eu grave les boules, il s’est chié dessus bref : il a eu PEUR.

Il a eu tellement peur qu’il a suivi à la lettre les conseils de tonton Uribe (président de 2002 à 2010, puis de 2010 à 2020 par procuration) : « ******* de gauchos de****** de sa ******* la****** ! ». Alors, la peur au ventre, il a dit à ses maîtres-chiens de lâcher les plus sanguinaires, pour montrer qui c’est le patron, mais au fond, il est désespéré, il censure, il coupe l’électricité dans les quartiers critiques de Cali, principale ville des affrontements. Les chaînes de télé du pays attribuent les meurtres à tout et n’importe quoi sauf à la police, pendant que les raids continuent la nuit, comme à Caracas. Il a même demandé l’intervention de l’armée dans Cali pour « redonner la tranquillité aux citoyens». Il est fou, fou de rage et de peur.

Chaque jour apporte ses morts, blessés et disparus, ainsi qu’une avalanche de nouvelles vidéos, parfois confuses, souvent violentes, toujours en portrait, comme s’ils avaient des œillères (ça en dit long), mais toutes disent la même chose : nous n’avons plus peur de vous."

Slogan graffé à Cúcuta dans la nuit du 8 au 9 mai © cafuagudelo2 Slogan graffé à Cúcuta dans la nuit du 8 au 9 mai © cafuagudelo2

Slogan recouvert le lendemain Slogan recouvert le lendemain

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