À l’école, tu ne retourneras pas

J’aurais tant aimé, mes chers enfants, que nous vivions ensemble ce confinement. A l’heure de la Libération, vous ne seriez pas retournés à l’école et on aurait encore bien ri de tous ceux qui s’y précipitent, comme une armée de bons petits soldats.

Voyez comme depuis ce 11 mai de déconfinement, les gens se pressent dans le métro, dans les bus ou le RER, pour se réengouffrer dans le monde du travail et de la consommation. Chez nous, à la campagne, les rayons du petit supermarché se sont vidés comme jamais en deux mois, comme si la liberté à venir annonçait une crise encore plus grande. La majorité porte un masque et chacun fait attention d’évaluer la distance qui le sépare de l’autre. On ne voit plus que leurs yeux, tristes, inquiets, et parfois suspicieux. La discipline est le mot d’ordre et son respect quasi total.

Je suis confiante, vous ne m’auriez jamais demandé de retourner à l’école et je ne vous y aurais jamais obligé. Si j’avais eu un travail, j’aurais dit que ce n’était pas possible avec tous ces enfants à la maison et j’aurais profité à fond des 84% de mon salaire autant que ça aurait pu durer, et on serait restés confinés encore un peu. Mais je n’ai pas de boulot, alors ça n’aurait rien changé et comme les contraventions sont trop chères pour nous, vous m’auriez aidé à planter les patates, même si l’ordi, c’est plus marrant.

Après tant d’années, je vais peut-être me décider à prendre des poules et j’espère que les groupements de producteurs locaux vont continuer à organiser des petits marchés dans leurs fermes. Au diable les hypermarchés où nous allions quand vous étiez petits, faute de conscience, faute de moyens. Depuis, vous avez appris que le Mc Do c’est de la merde, autant que les conserves premier prix ou les plats surgelés. Face aux autres, c’était dur pour vous de ne pas porter de vêtements de marque, mais vous avez compris rapidement qu’ils sont fabriqués par de petites mains qui pourraient être les vôtres si vous ne viviez pas dans ce « magnifique » pays. Ce pays dont vous avez pu apprécier la nouvelle devise : travaille, consomme et ferme ta gueule !

Car ce pays vous a aussi appris à subir dès votre plus jeune âge la pression de la réussite, l’incitation à bouffer n’importe quoi ou à acheter le moindre objet inutile. Vos premières manifs assaisonnées aux gaz lacrymogènes vous ont découragés d’y retourner trop souvent, mais heureusement, nous n’avons pas trop mal résisté. Bardés de diplômes (ou pas), vous n’avez pas accepté les emplois destructeurs de pensée ou de vie, vous avez préféré chanter, faire du cinéma, de la musique, écrire ou construire une maison à l’autre bout du monde, préférant vivre de peu plutôt que de livrer vos âmes aux diables.

Comme d’habitude, les gens diront que ce n’est pas comme cela qu’on élève des enfants, mais je persiste. Vous seuls pouvez changer le monde. Imaginez une autre école qui ne servirait pas de laboratoire aux expériences de confinement, de distanciation sociale (quel vilain terme !), de discipline exacerbée. Défendez vos désirs, vos droits en découleront, mais peut-être, sûrement, il faudra vous battre encore pour ne pas en mourir de faim. Réinventez le travail, renommez-le ! Vivez vos libertés pour ne pas avoir à les exiger.

Comme nous ne déconfinerons pas ensemble, je vous fais confiance pour ne pas vous laisser impressionner par les drones qui envahissent le ciel des villes, détruisez-les. Soyez vigilants à ne pas vous laisser implanter une puce sous la peau, brouillez les pistes. Mais surtout, ne vous pliez pas, n’obéissez pas, refusez de nourrir l’avidité des tout-puissants en vous pliant à leurs diktats. Continuez d’inventer, de créer, de construire, de penser, de parler, de toucher. Il en va du monde d’après.

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