Tout ce que le président a toujours voulu vous dire sans jamais oser le faire

Je connais personnellement l’une des femmes de ménage affectées au bureau de la présidence à l’Élysée. C’est grâce à elle que nous pouvons découvrir un des brouillons de la prochaine allocution et la pensée profonde du maître des lieux. Enjoy !

Françaises, Français, mes chers compatriotes,

Au cours de ces trois derniers mois, je me suis adressé à vous à plusieurs reprises. Jusqu’alors, l’idée d’un retour à la démocratie était, pour moi et mes associés, une idée lointaine, mais ces jours-ci, elle est devenue une évidence, un besoin de plus en plus pressant. Le gouvernement a donc pris des dispositions fermes pour stopper immédiatement la disparition des droits fondamentaux que chacun revendique à juste titre.

Ces premières années de mon règne, nous nous sommes efforcés de réduire tout ce qui pouvait l’être : les allocations logement des plus précaires, l’indemnisation des personnes privées d’emploi, la représentativité des élus du personnel au sein des entreprises, le niveau global des rémunérations, la vitesse sur les routes, la parole des élus de la République, les oppositions sous toutes leurs formes ou encore, les risques pénaux liés à nos dérives.

Face à vos incompréhensions et sous mon impulsion, le gouvernement, a décidé un certain nombre d’augmentations : le temps de travail nécessaire à l’ouverture de droits pour les chômeurs, le nombre de décrets permettant une application sans débat de nos décisions, le nombre d’agents sur les parcours des manifestations et les commandes d’armes létales indispensables, l’âge de départ à la retraite et le nombre de trimestres utiles, la difficulté pour les femmes isolées, précaires, aux carrières hachées d’accéder à une retraite pleine avant 67 ans, et autres mesures nécessaires à la survie des meilleurs profiteurs de mes amis.

Tout cela n’a pas suffi, mais grâce à ce virus à qui nous avons fait porter le chapeau, nous avons pu interdire ce qu’il vous restait d’autonomie : un dîner au restaurant, un spectacle, une baignade ou le dépassement horaire d’une simple balade. Des plaisirs simples qui, vous l’aurez compris, n’étaient pas au goût des partenaires de mon entreprise individuelle auxquels je dois tout. Quant aux manifestations qui ont perturbé sans relâche nos actions lucratives, nous avons bouclé le dossier dans les meilleurs délais pour leur interdiction définitive, tout du moins jusqu’à la fin de l’année.

J’ai cru pouvoir vendre les aéroports, les barrages, les fleurons de l’industrie, privatiser l’État tout entier, restreindre vos libertés et anéantir les acquis sociaux de l’ensemble des salariés du pays. J’étais déterminé à m’asseoir sur les lois, à supprimer les Codes, laissant libre cours aux meilleures exactions sélectionnées lors d’un concours interne à notre caste. Nous avons fait tout notre possible pour détruire la Fonction publique, ce monstre tentaculaire à la solde des pires syndicalistes bolcheviks. Rien n’y a fait et face à votre détermination, je suis obligé de me rendre à l’évidence, ma cote est en chute libre, ma carrière est détruite.

L’avenir de mes complices dépendra de la justice que beaucoup d’entre vous ont d’ores et déjà saisie. Comme vous le savez, mes actes sont couverts par ma fonction, mais vous pourrez sans scrupules attaquer le Premier ministre pour sa gestion générale des catastrophes, le ministre de l’Intérieur pour les blessés, mutilés et morts durant sa campagne de répression décomplexée. Le ministre de la Santé et ses prédecesseures pourront être poursuivis pour mise en danger de la vie d’autrui par négligence et mensonges, en complicité avec l’industrie pharmaceutique. La ministre du Travail prendra son lot pour tous les cadeaux aux grands patrons tout comme celle de la Justice qui n’aura eu de cesse de couvrir toutes nos forfaitures. Pour les autres membres du gouvernement, vous trouverez sans difficulté les conflits d’intérêts dont ils jouissent sans vergogne à votre détriment. Dans vos requêtes, n’oubliez pas de citer les préfets qui ont mis en œuvre nos manigances sécuritaires. Vous pouvez le faire, j’ai confiance en vous, peuple de France.

Rien ne sera plus comme avant. Le monde d’après s’ouvre à vous, les jours heureux sont à votre porte, et c’est désormais sans moi que vous pourrez retrouver joie de vivre et convivialité. Je vous laisse une ardoise de 460 milliards d’euros (sans compter le reste), mais avec quelques efforts (j’y tiens !), vous saurez faire renaître la liberté, l’égalité et la solidarité, car sans moi, tout redeviendra possible. Il vous revient désormais de choisir votre organisation et, si je peux encore me permettre un conseil, créez une nouvelle constitution. Si vous n’y connaissez rien, allez sur Internet, c’est assez simple en réalité. Ce serait une vraie nouveauté, un buzz géant, qui enthousiasmerait le plus grand nombre et renouerait les liens perdus des humains que nous sommes. Car oui, je l’affirme, malgré les apparences, je suis encore un humain, et je vous le prouve aujourd’hui en quittant le Palais dès le 22 juin prochain. Ce jour-là, nous célébrerons les quatre-vingts ans de l’abdication du Maréchal, faites-en le jour de la Libération.

Vive la liberté !

 

Boule à neige, souvenir de l’Élysée © RF Boule à neige, souvenir de l’Élysée © RF

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