Aux marches du Palais

Il était une fois, au cœur de la capitale, un Palais de la femme destiné à accueillir les plus démunies. Petite, je passais tous les jours en autobus devant cet édifice, rêvant ce lieu comme un véritable palais, une sorte de joyau mystérieux. Je n’ai franchi la porte qu’il y a quelques semaines.

Le Palais de la femme vers 1930 Le Palais de la femme vers 1930

 C’est sur les ruines du couvent dominicain des Filles-de-la-Croix (dont on dit qu’il fût la sépulture de Savinien de Cyrano de Bergerac) que cet imposant bâtiment a été construit en 1910, au n° 94 de la rue de Charonne. Grâce aux dons d’Amicie Lebaudy, bienfaitrice catholique, la fondation Groupe des maisons ouvrières y créa le premier « hôtel populaire pour hommes célibataires » qui furent les premiers mobilisés en 1914. Déserté, l’hôtel se transforma en hôpital de guerre, puis en bureaux administratifs jusqu’en 1924. En 1926, l’Armée du Salut lança une grande souscription pour acquérir le bâtiment et y créer le Palais de la femme, devenu en moins de 100 ans l’Enfer de la femme.

Cour intérieure du Palais © zazaz Cour intérieure du Palais © zazaz

Malgré les gentils reportages du Figaro Madame, un roman à l’eau de rose d’une écrivaine à succès et de multiples interviews données par la directrice du Palais, la vie des 450 résidentes est bien loin de l’image d’un lieu d’accueil idéal. Depuis un moment, je voyais les résistantes du Palais s’agiter sur Internet et diffuser leurs vidéos prises devant la Mairie du XIe arrondissement et son commissariat attenant, haut lieu de mes souvenirs d’adolescente. Ce samedi du mois de juillet, j’avais donc décidé de me rendre enfin au rendez-vous hebdomadaire de ces femmes en lutte devant les marches du Palais. Invitée par une résidente, j’allais pouvoir franchir les portes battantes de l’entrée de ce monument, classé historique depuis 2003. Je ne pouvais m’empêcher d’admirer l’architecture intérieure, la gigantesque verrière, les mosaïques, les vieilles tables en bois de la bibliothèque, le piano d’un autre âge et l’escalier magistral, mais je n’étais pas venue pour cela.

Le grand hall © zazaz Le grand hall © zazaz

 
Des conditions de vie indécentes, disaient-elles, des loyers entre 400 et 500 euros pour 8 à 12 m2, infantilisation, internements des femmes et placements d’enfants abusifs, lesbophobie, grossophobie… STOP, hurlaient-elles. Malgré toutes ces manifestations, la création d’un comité de soutien, des rencontres avec des élus, rien ne semble y faire, mises à part les sanctions dont les plus activistes sont une nouvelle fois les victimes.

Car il s’agit bien de victimes. De la violence des hommes en premier lieu, car beaucoup sont au Palais suite à des coups, des menaces, des tentatives de meurtre, de maris, de frères ou de proxénètes. En lieu et place de leurs bourreaux, les femmes sont encadrées par un éducateur spécialisé, appelé ici chef de service, faisant appliquer sa loi du haut de son mètre quatre-vingt-dix et de ses 120 kilos. Et puis il y a les hommes résidents, car une soixantaine de places leur sont désormais réservées. La direction appelle cela de la socialisation, mais la réalité vire au tapin à 10 balles et un retour vers l’enfer pour certaines.

Victimes aussi de la violence sociale imposée à tous, mais en particulier aux femmes, les rendant encore plus précaires et soumises à la violence institutionnelle que sont les services sociaux. Car voilà, en plus de supporter les rats, souris, cafards, punaises de lit dans leurs chambres exiguës, la chaleur intenable en été, la nourriture avariée de l’épicerie solidaire, le couvre-feu du soir, les femmes du Palais sont à la merci du bon vouloir de la direction quant au traitement de leurs dossiers pour un logement social décent, en appartement.

Devant la mairie du XIe arrondissement, 2019. Devant la mairie du XIe arrondissement, 2019.

J’ai rencontré une femme, séparée de force de son enfant handicapé, placé dans une famille d’accueil en banlieue, à qui la direction faisait croire que son dossier Dalo (Droit au logement opposable) était en cours, alors qu’il n’en était rien avant que le comité de soutien ne le découvre et s’en occupe. Depuis cinq ans, elle ne vit pas avec son enfant du simple fait de la négligence des salariés de l’Armée du Salut. Mais peut-être s’agit-il de directives, car finalement, cela rapporte un bon pactole à la fondation reconnue d’utilité publique depuis 1931. En effet, l’Armée du Salut a de l’argent pour réaliser des travaux de modernisation, à savoir une crèche de 44 places (au détriment d’une trentaine de logements) et une grande cuisine moderne avec tables et chaises pour les mères et leurs enfants. Outre les 121 millions d’euros de subventions publiques annuelles (montant 2016) encaissés par l’Armée du Salut, des salles du Palais sont louées 1500 euros par jour à divers clients, et il serait étonnant que les loyers payés par les résidentes et les APL (pour celles qui en bénéficient) aillent dans la poche du Saint-Esprit !

Les brimades quotidiennes sont également le lot des résistantes (ou pas) : tickets restaurant au chantage, interdiction de recevoir, oublis administratifs privant d’allocations, convocations, intimidations, menaces, insultes, fiches d’incident à leur encontre auprès de la Drihl (Direction régionale et interdépartementale de l’hébergement et du logement), et parfois l’expulsion sans préavis, comme le racontait Christine, en 2017, dans la vidéo ci-dessous.

Christine, expulsée sans préavis du Palais en septembre 2017 © Collectif des femmes du Palais

Quand les femmes craquent, on les envoie au centre psychiatrique Saint-Maurice, à trois rues de là, pour des séjours permettant de les neutraliser à coups de tranquillisants et autres antidépresseurs. Elles en reviennent un peu plus paumées, aptes à subir leur sort, tel que programmé par l'institution. Certaines se suicident et d’autres meurent seules dans leur chambre ou avec leur enfant à leurs côtés, comme ce fut le cas pour une résidente en 2016, dont le corps a été découvert au bout de deux jours à cause des pleurs de son enfant.

Oui, ces histoires sont terribles et inacceptables, mais il ne suffit plus de s’indigner des conditions dans lesquelles vivent ces femmes pendant des années, et pour la plus ancienne depuis 25 ans. Samedi dernier, quelques jours après l’ouverture du « Grenelle » de Marlène Schiappa et à la veille d’une manifestation contre toutes les violences faites aux femmes, nous avons rencontré beaucoup d’élus du XIe, au forum des associations de l’arrondissement. Ils sont navrés et moi, je suis en colère. La compassion n’est plus de mise, il faut désormais agir concrètement. Il faut faire grand bruit autour de ce « charity business » dans lequel l’Armée du Salut s’est de toute évidence spécialisée.

Quant à notre « secrétaire d'État chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations »,  il serait temps qu’elle s’occupe de toutes les violences faites aux femmes depuis le sommet de l’État.

En attendant, et à défaut de te soulever Paname, sauve ces femmes de l’enfer du Palais. S’il te plaît.

 

Témoignage de Cherifa, résidente du Palais. Septembre 2019 © Révolution permanente


Les revendications des résidentes, par le Collectif des femmes du Palais :

  • Possibilité de se réunir entre résidentes : mise en place de réunions d’information, d’un panneau d’affichage pour les locataires, un réel organe de représentation des résidentes auprès de la direction pour porter leurs revendications.
  • Arrêt immédiat des expulsions et négociations de vrais contrats de location des chambres.
  • Avancement sur la question des relogements avec un suivi social professionnel et efficace.
  • Améliorations des conditions de vie au sein du Palais : installation de kitchenettes ; revenir à une politique d’inclusion réservée aux femmes, femmes trans incluses. Distribution continue d’eau et d’électricité.
  • Arrêt de la maltraitance institutionnelle. Respect des droits de TOUTES les femmes, y compris LGBTQI+, à la dignité, à une vie privée, à la sexualité de leur choix.
  • Assurer la sécurité des femmes au sein de l’établissement et garantir le confort (hygiène, ventilation, cuisines en état de fonctionnement) et l’intimité des résidentes.
  • Garantie de soins adaptés avec mise en place d’une infirmerie efficace et respectant le secret professionnel médical.
  • Baisse des loyers et production automatique de quittances de loyer à hauteur du loyer réel.
  • Mise aux normes des lieux de vie : isolation et ventilation des chambres, adaptation aux besoins des femmes handicapées/âgées.
  • Traitement durable des nuisibles : rats, punaises de lit, cafards, souris.
  • Respect du secret professionnel de l’équipe du Palais dans le domaine du parcours social des résidentes et de leur dossier médical.

Les aliments périmés de l'épicerie solidaire © Collectif des femmes du Palais

 

Le local à poubelles du Palais © Collectif des femmes du Palais

Les dégâts des souris dans les chambres Les dégâts des souris dans les chambres

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La punition © Armée du Salut La punition © Armée du Salut

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