40 ans de décomposition

En 1981, c’était la 1re fois que je votais vu que Giscard avait avancé l’âge et ça tombait juste sur nous, les jeunes de l’époque. Sans déconner, on était pleins d’espoirs. La vie allait changer, la Gauche, enfin. Après toutes ces années au placard, on allait voir ce qu’on allait voir. On a vu.

A l’époque, j’étais loin de me préoccuper de la retraite à 60 ans (après 37,5 années de labeur), qui allait être instaurée en 1982, mais si proche aujourd’hui, je l’ai un peu mauvaise. Au fil des décennies, j’ai vu les réformes nous marcher dessus les unes après les autres. J’étais jeune et croyais encore aux droits acquis, ceux qu’on ne peut pas vous enlever, fruits de votre travail. Le prix du fruit étant fluctuant, le taux plein des pensions est repassé à 65 ans (voire 67) et le nombre d’années à valider à 43. L’argument de l’allongement de l’espérance de vie pour justifier ces régressions va à l’encontre de la notion de progrès et d’ailleurs, par les conditions de vie dégradées, cette durée stagne depuis quelques années. Le vrai progrès serait de vivre plus longtemps en travaillant moins et en gagnant plus, mais l’idée n’a pas encore convaincu tout le monde !

Depuis les années 70, les radios libres (ou pirates, c’était selon), naissaient de partout et quand la grande libération de la bande FM eut lieu, la piraterie fut interdite. On parla alors de radios privées, à qui avaient été accordées les licences par la Haute autorité du moment, ancêtre du CSA, l’ORTF ayant été démantelée dès 1974. On a cru alors que la liberté d’expression avait de beaux jours devant elle, mais c’était sans compter avec la liberté d’entreprendre, de vendre et d’acheter. De la publicité partout, des promotions à gogo, des réductions en échange de nos données, de nos habitudes, de nos vies. Les radios libres sont devenues la jeune cible de tous les publicitaires, en attendant l’Internet. La machine allait devenir le haut lieu de la liberté d’expression avant de muter en turbine à consommer, en avaleuse de données, reine du ciblage, contrôleuse toujours plus puissante de la population au service des autorités.

En 1981, on peut dire qu’on a vaincu la peine de mort. J’ai le sentiment que c’est la seule bonne chose dont je me souvienne vraiment des années Mitterrand, nonobstant les contrats d’armements et opérations militaires dont la France est experte. Qu’est-ce qu’un pays qui supprime la peine de mort et tolère autant de décès dus à la pauvreté, à la maltraitance ou au travail ? Et ne parlons pas des 100 000 morts de cette pandémie dont le nombre aurait forcément été moindre avec une meilleure gestion des équipements et des effectifs depuis ces fameuses quarante dernières années. Les causes de la mort des humains n’ont pas varié depuis des siècles, la mort au travail restant la moins tolérable à mes yeux.

Je préfère la notion d’activité à celle de travail, mais une chose est certaine, il faut faire tourner la boutique ! L’automatisation a tué beaucoup de métiers sans que les travailleurs remplacés n’en profitent, bien au contraire. Contraints de s’adapter au rythme des machines, les ouvriers ont payé de leur santé, quand leurs usines n’ont pas été délocalisées ou abandonnées pour de meilleurs profits, ailleurs sur la planète et à moindre coût. Nous ne produisons plus que de la nourriture et des services, et même si ça tombe bien en ces temps de restrictions, ça ne fait pas vivre un pays. On a vu disparaître les industries et les artisans, et de fait, nous ne fabriquons presque plus de médicaments, de tissus, de matériel médical, de meubles ou de voitures.

La planète aussi a payé pour tous les excès de ce monde avide de technologies, exploitant des enfants, destructeur de l’écosystème, pollueur des mers, bouffeur de chimie et malade de tout cela. Je pourrais continuer à dérouler les décennies en parlant de ces banlieues laissées à l’abandon avec leurs jeunes désœuvrés se faisant arrêter, tabasser ou tuer par une police devenue exclusivement répressive à leur égard, sur ordre d’un État incapable d’autre chose. Ou alors, je rappellerais le nombre de lits supprimés dans les hôpitaux, les chômeurs en plus, les allocations en moins, la condition des femmes, les salaires stagnants, l’argent offert pour licencier ou les subventions pour embaucher. Si je m’écoutais, je ressasserais encore à propos du racisme et du retour de la droite extrême avec ses ronds de serviette sur tous les plateaux de télévision, en regrettant une fois de plus cette Libre Parole.

Je pourrais, mais ça me lasse et je n’ai pas la prétention d’être exhaustive dans cette liste à rallonge des ratés du pays, voire du monde. Alors je vais m’arrêter là parce que j’entends des voix s’élever. On dirait que les gens, dans une large majorité, en ont vraiment marre de cette déliquescence générale. Partout dans le monde comme en France, où les appels à l’union pour une autre voie se multiplient. On nous bassine à longueur d’antenne sur un futur duel inévitable à la prochaine présidentielle et nous devrions gober cela aussi. Nous conformer à ce que le pouvoir a prévu avec ses indéfectibles soutiens médiatiques. Croire aux sondages imaginés pour correspondre au scénario de l’horreur.

Alors, debout camarade ! Tu le sais que si on lâche, on en crèvera ! Il faut stopper tout cela, il faut les arrêter dans la course aux profits aveugles, aux mensonges d’État, aux états d’urgence, à la casse sociale, sans oublier les défis à 10 millions de vues du président sur Youtube. Ne crois-tu pas, camarade, qu’il est temps de changer le cours de l’Histoire du pays ? Celle-là même qui l’avait fait celui des droits de l’Homme, là où l’on naissait libres et égaux, mais dont le destin a été dévié par des vampires.
Courage, on y est presque :)

Soleil vert, 1974 © Richard Fleischer Soleil vert, 1974 © Richard Fleischer

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