Comment j’ai voulu arrêter de faire la Révolution

Nous étions en plein été, mais celui-là n’avait pas le même goût que tous ceux vécus avant cette année 2020. Le monde allait de catastrophes en explosions, nous étions testés, surveillés, contrôlés plus que de raison et je voyais la mienne se dégrader. J’ai pensé qu’on n’allait jamais y arriver, que j’avais mieux à faire.

Quatre ans auparavant, le parfum des luttes avait réveillé mes colères, après des années sans actions collectives. Bien sûr, à titre individuel, on a toujours la possibilité de soutenir des âmes en détresse, de partager le peu qu’on a ou de donner le reste, mais à plusieurs, c’est plus rigolo, et je me suis bien marrée en passant des nuits debout à refaire le monde. Quand, petit à petit, les assemblées se sont vidées, quand les beaux jours sont revenus, après les soirées pluvieuses de l’hiver breton, quelques irréductibles ont continué à défendre une zone, à ouvrir des maisons du peuple ou à nourrir une grève, mais la majorité était épuisée. On peut dire qu’à la rentrée de septembre 2016, le mouvement, né des trahisons du président « socialiste » de l’époque, était mort.

Malgré une mobilisation fort respectable, le nombre n’y était pas. Rien à voir avec les gilets fluo qui allaient débarquer par centaines de milliers sur les ronds-points un peu plus de deux ans après. La loi Travail contre laquelle s’étaient élevés les Nuitdeboutistes avait fait son œuvre : diminuer les droits des travailleurs, favoriser les licenciements, développer la misère. Les naïfs, ceux qui nous avaient ri au nez, ceux qui avaient même parfois voté en 2017 pour ce jeune président qui avait préparé toute cette déchéance depuis son bureau du ministère de Finances, ces naïfs qui avaient encore un travail et se foutaient un peu du reste du monde ont vu le résultat avant d’enfiler leur gilet de sécurité.

La colère a débordé du réservoir d’essence taxée au-delà du raisonnable pour donner naissance à ce vaste mouvement où allaient se côtoyer les employés, les petits commerçants, les femmes maltraitées, les retraités et un peu plus tard, les militants de tous les bords, alimentant les zizanies inextricables de tout mouvement de masse. Les politiques savent très bien cela, la division du camp adverse est le meilleur moyen de vaincre. Nous sommes en guerre, a dit le président. Nous ne sommes pas dans le même camp, a enchéri le préfet. La technique est éprouvée, validée, recommandée, la division est la meilleure arme.

L’opération a débuté le premier samedi du mois de décembre 2018, le troisième depuis la descente des Gilets jaunes dans les rues, sur les périph’ et aux péages des autoroutes, le 17 novembre. Les gens demandaient de quoi bouffer et on leur a servi du gaz à tous les étages. D’arrestations en mutilations, le pouvoir a répondu et répandu la peur sur les villes. En France comme dans le monde entier, les réponses ont été les mêmes : division, répression, soumission. Désespérés par les antagonismes et face au danger des armes, les plus déterminés des pas-contents ont souvent baissé les bras. Le Covid est arrivé à point pour terminer de museler la parole et la soumission du plus grand nombre aux diktats.

Alors, je me suis dit : pourquoi pas moi ? Pourquoi je ne pourrais pas moi aussi abandonner toutes ces luttes dont on ne voit pas le bout ? Pourquoi continuer à me ruiner pour aller hurler mes désaccords à la capitale ? Pourquoi ne pas rester tranquille dans mon havre de paix en cultivant mes patates ? C’est vrai quoi à la fin, y’en a marre de se battre pour tous ceux qui s’en foutent ou qui ont peur de le faire eux-mêmes ! De toute façon, maintenant qu’ils sont bien soumis, ils rééliront Macron et viendront encore se plaindre, des blaireaux, je vous dis ! J’étais désespérée du genre humain quand cet égoïsme a tenté de m’atteindre. J’allais tout abandonner, la Révolution en premier.

Chez moi, passé le 15 août, c’est l’automne. Il peut faire chaud, il peut y avoir du soleil, l’air est à l’automne et depuis ce dimanche, il est au rendez-vous. Ça me rappelle quand les enfants étaient à la maison et que je sentais leurs angoisses du retour à ces soumissions de la rentrée scolaire. Le devoir, l’ordre, la reprise d’une vie que nous devions considérer comme normale. J’allais donc renoncer quand je me suis souvenu de ça : l’entrée dans l’automne. Le retour à l’anormal.

J’ai repensé aux combats passés, sans quoi rien n’aurait changé. La Révolution française, la Commune de Paris, le Front populaire, le Conseil national de la Résistance, mai 1968, les grandes grèves depuis, les ZAD, les Nuits debout, les Gilets jaunes et toutes les plus petites batailles quotidiennes quasi invisibles, n’ont pas existé pour que tu lâches l’affaire sur un coup de tête, me suis-je raisonnée. La raison n’est pas de se taire. Le raisonnable est de se battre, de dénoncer les injustices, de faire rétablir les droits, d’en acquérir de nouveaux, de ne pas se laisser empoisonner par les intoxications institutionnelles, d’anéantir les dominations et le mépris qu’elles engendrent. Être raisonnable, c’est ne rien lâcher, j’en ai conclu. Et c’est comme ça que finalement, j’ai repris les armes.

Au début, on a manifesté. Au début. Au début, on a manifesté. Au début.

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