Moi et mon frère de droite

Avant de me souhaiter la bonne année, mon frère m’a clairement dit : « Nous, on est contre les Gilets jaunes… Ils détruisent l’économie, ça coûte une fortune leurs conneries… »

Depuis plus d’un an, avec mon frère, nous faisons des recherches historiques pour un livre sur notre grand-père, héros de la Résistance. Enfin, c’était le sujet de départ, mais avec tout ce qu’on a trouvé sur la famille, le sujet a été étendu aux origines de l’antisémitisme en France. Rien que ça !
Autant vous dire que je baigne dans les actes de sabotages, les missions secrètes, la misère, mais aussi dans les espoirs du Front populaire et des temps d’après deux guerres mondiales. C’est en nous intéressant à notre arrière-grand-père que nous avons approché l’autre guerre, l’entre-deux-guerres, et cette époque que tant d’historiens comparent à la nôtre avec la (re)montée des nationalismes, la Grande Dépression, le chômage à 15% et tant d’autres exemples.

Dans la famille, on est de gauche par transmission génétique, mais comme dans toutes les familles, il faut toujours qu’il y en ait un qui se démarque. Ici, c’est mon frère de droite. Il aime l’argent, il aime Macron (même s’il est déçu), il est pour le capitalisme et conchie les fouteurs de merde qui lui font perdre de l’argent. Paradoxalement, il semble apprécier, ou tout du moins s’amuser de ma parole d’anarchiste (de pacotille, je vous l’accorde) ; mes reportages sur les luttes ; mes engagements contre les injustices sociales et autres petits gestes qui prouvent bien que je suis de gauche !

En plus d’être une gauchiste, je vis en pleine campagne, mon frère, en plein Paris. Il fréquente l’intelligentsia parisienne tous bords confondus, quand je croise tous les jours la misère de la ruralité et de ses ronds-points. J’ai quelques légumes au jardin, mais j’avoue que le plus souvent, je mange ceux du supermarché, alors que mon frère se désespère quand Alain Passard réduit le poids de ses paniers bios. Si cela ne faisait pas 25 ans que je vivais en « France périphérique », je n’aurais pas connu la pauvreté culturelle qui s’y trimballe, je n’aurais pas vu pousser les lotissements et leurs ronds-points, je n’aurais pas eu à calculer 5, puis 6, puis 7 euros d’essence pour aller au cinéma, je n’aurais peut-être pas vu autant de femmes battues, de maris violents et d’enfants désœuvrés.

Mon frère m’a dit être (plus ou moins) d’accord avec les revendications (les salaires trop faibles, les impôts…), mais pas comme ça, pas avec cette violence qui coûte une fortune.

Pour avoir participé à quelques manifestations ces dernières années, je lui ai garanti que la 1re agression est de subir le comportement des forces de l’ordre et lui ai donné la meilleure adresse du Net pour s’informer :  https://desarmons.net/ .
Et puis j’ai continué : passées les violences physiques, qui appellent souvent chez l’être humain une réplique du même ordre, se trouvent les violences sociales que sont les injustices salariales, fiscales, territoriales, auxquelles on peut bien sûr ajouter le chômage qui tue quatre fois plus que les accidents de la route.
Depuis des décennies, les conditions de travail se dégradent avec des objectifs à atteindre sous la pression permanente des marchés. Il ne s’agit plus de fabriquer pour subvenir à nos besoins, mais de produire toujours plus, plus vite et moins cher, pour enrichir les actionnaires des multinationales. La répartition des richesses produites par les travailleurs (les ouvriers, petits entrepreneurs, cadres, fonctionnaires) est démesurément injuste, comme l’explique ce rapport de l’Oxfam.

Si ma prose amuse mon frère, mon discours l’emmerde, mais il m’avoue son angoisse du désordre. Le désordre, dit-il, c’est la porte de la misère. Chez lui, tout est blanc et rangé, à l’abri des désordres ambiants, car ce qui lui fait peur dans le désordre, c’est la violence qu’il prépare.

Moi, j’aime les désordres de la vie. J’aime être bousculée par l’imprévu. Je suis angoissée par l’ordre, tous les ordres. L’ordre, c’est la porte de la prison, et je préfère encore la misère des ronds-points, avec leurs cabanes en palettes, le brasero qui réchauffe, les viennoiseries sous plastique et le mauvais café, mais où les gens se causent et rigolent sous leur gilet, car c’est certain, ça ne fait rire que ceux qui n’ont rien à y perdre.

Chez mon frère, je sens la peur. La peur des dirigeants politiques et financiers, des journalistes et intellectuels, pour faire court, la peur des élites. Et plus ils ont peur, plus ça fait bander ceux qui se disent le Peuple, avec une majuscule. Je me demande si la peur est de droite. Je me demande si j’aurais le même regard si j’étais restée vivre à Paris, au cœur de ma classe sociale, sans vivre l’appauvrissement de la France profonde.
Il paraît que les syndicats ont tenté d’alerter que ça allait péter, des députés aussi, mais on n’y peut tellement rien à cette mondialisation que tout le monde a cru que ça pourrait continuer, que les gueux se tairaient. Et nous abordons la violence du mépris. Le mépris de classe.

C’est bien dans le regard méprisant des dominants que les Gilets jaunes se sont vus traités comme des gueux. Ainsi, les gens payés au Smic, les retraités sous-pensionnés, les femmes seules avec enfants, les petits entrepreneurs, les précaires, les chômeurs, les invalides, méprisés de leur inculture, de leur orthographe, de leur pauvreté sont devenus gueux, comme en témoigne l’aumône accordée par le président après trois semaines de révoltes.

Alors, avec mon frère, nous abordons les sujets de la Révolution française, le Front populaire, la Commune, la Résistance, 68…

Il dit que les évolutions de la société n’ont pas été poussées par les révolutions. C’est l’inverse. Ce sont les évolutions qui ont créé des réactions de refus, jusqu’à la violence.
Il ajoute que les révoltes ou révolutions, ce n’est pas amélioration, progrès, solution, avenir, résolution, mais une réaction, une destruction, un recul, une paralysie.

Dépitée, je réponds que c’est oublier un peu vite l’abolition de l’esclavage, la création des congés payés, de la sécurité sociale, les droits des femmes, des ouvriers, des enfants, des homosexuels, le droit de grève, l’accès à la culture, à l’éducation...

Il insiste : Il n’y a jamais eu de révolte entraînant des lois pour donner des droits, ça n’est jamais comme ça que ça a marché. Le Front populaire, c’est d’abord une élection (Blum). Et la Résistance, on ne peut pas non plus parler de révolte. C’est plutôt une guerre clandestine, mais tout sauf populaire, à moins de considérer les 50 000 résistants comme des représentants du peuple... Ce qui est un peu exagéré pour un pays à 90% pétainiste.

Tiens, me dis-je, une poignée de résistants, même avec 90% de macronistes, ça pourrait marcher donc ! On dirait qu’il y aurait 50 000 Gilets jaunes actifs, des gens de gauche, de droite, d’extrêmes, ou des qui ne sont rien. On dirait que, malgré bon nombre de collabos, une grande partie de la population soutiendrait en silence ou par de petits actes personnels de résistance. On dirait que des groupes se formeraient dans chaque région, chaque ville avec des assemblées travaillant sur des possibles. Face à la désinformation, des médias indépendants naîtraient, maintenant le lien, révélant les ordres et les trahisons.

Mais je redescends sur terre quand il croit avoir compris qu’une des premières choses que les gens demandent, c’est qu’on arrête de donner des subventions à ceux qui sont dans la misère et qui profitent de nos avantages sociaux, etc. Il ajoute que son ami ministre estime que le pays est au bord du gouffre et se désespère de ne pas arriver à faire passer sa loi, celle qui lui vaudrait amour, gloire et beauté. Le ministre dit : C’est pas normal !

Et je réponds : ce qui n’est pas normal, c’est les droits des chômeurs, les revenus des agriculteurs, et aussi les pensions des retraités, et les jeunes, et les ouvriers, et le logement, et les migrants, et les AVS, et les Restos du cœur, et patati et patata.

Il ne m’écoute déjà plus, je suis irrécupérable. Quant à lui, je vous préviendrai, au cas où.

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