Ça branle dans le manche

À chaque fois que je reviens de manif, c'est plus fort que moi, j’ai envie de vous écrire. Certains diront que ça ne sert à rien, ils ont sûrement raison, mais ce n’est pas grave, ça me fait du bien.

Si vous me lisiez régulièrement, Monsieur le Président, vous sauriez que je n’apprécie guère vos manières, et ce dimanche, au retour de la capitale, j’ai eu envie de vous raconter ma manif.
Je fais partie d’un groupe de femmes que nous nous sommes amusées à nommer « Vieilles et pas sages ». L’idée est née au lendemain des violences de la police envers Geneviève Legay. Bien décidées à aller manifester notre soutien à cette militante courageuse, et notre désapprobation de vos pratiques, nous avons inventé notre slogan : « Macron t’es foutu, toutes les vieilles sont dans la rue ! »

Pour sa première sortie à Rennes, notre banderole jaune fluo sur fond noir a fait un effet bœuf. Nous avons chanté l’hymne des femmes devant vos bataillons, à visage découvert. Nous avons été gazés, oui je dis bien gazés, avec ces nouveaux produits qu’ils mettent pour les tester. J’en parlais justement hier avec un gilet jaune, qui me disait que Rennes était un lieu privilégié pour les tests. Ca doit être une rumeur, oui, certainement, pas ça, pas vous.

Pourquoi pas vous ? Il faut que je vous raconte. Mon grand-père a été arrêté par la Gestapo, rue Paul Bert, à Rennes, le 25 avril 1944, de l’autre côté du pont où nous nous sommes fait gazer. Il est mort à Neuengamme le 21 décembre de la même année, à 33 ans. Il était philosophe et confrère de Paul Ricoeur, votre maître, s’il en est. Il a résisté pour la liberté, pour que l’État ne devienne pas totalitaire. Il a dû poser des bombes pour défendre cela. Il a saboté, volé et tué, forcément. Avec d’autres, il s’est battu, et ceux qui en sont revenus ont créé des choses comme le Conseil national de la Résistance.

Donc, mon grand-père est un héros de la Résistance, sa mère était institutrice, fervente laïque, en banlieue parisienne, et sa grand-mère, adolescente à Montmartre pendant la Commune. Vous conviendrez qu’il serait mal venu que je ne participe pas aux mouvements de révolte contre les injustices sociales que, depuis le château, vous ne semblez toujours pas réaliser. Vous vous prenez pour De Gaulle ou un type comme ça, imbu de sa personne. Je suis donc allée à Paris ce samedi où j’ai retrouvé mes vieilles copines.

Nous avions choisi une manifestation déclarée, car nous courrons moins vite que les jeunes et notre but n’est pas la violence, au contraire. Nous nous battons contre toutes les violences subies de par l’organisation de notre société. Nous sommes révoltées de voir des retraités ayant travaillé toute leur vie pour 700 ou 800 euros de retraite. Nous sommes désemparées de voir nos enfants grandir et vieillir dans ce monde ou tout est concurrence, où tous les acquis sociaux de nos ancêtres disparaissent les uns après les autres. Nous ne tolérons pas que les forces de police défigurent nos enfants, nos amis, nos parents. Nous avons honte des millions qui affluent pour sauver Notre-Dame de Paris alors que tant de femmes souffrent dans ce pays. Nous maudissons ceux des médias qui vous servent la soupe à longueur d’antennes et de colonnes, et dont les patrons sont vos amis.

À 10h30, nous étions sur le parvis de Bercy et la foule grandissait de minute en minute. Nous avions accroché notre banderole aux grilles de l’ancien Palais omnisport de Bercy, renommé AccorHotels Arena depuis 2015 pour quelques dollars de plus. Rapidement, du monde est venu vers nous et les pancartes confectionnées à la maison, après un concours de slogans contre votre politique et celle de vos amis, ont toutes été distribuées. On aurait même pu les vendre si on avait voulu, mais nous ne sommes pas comme vous, nous partageons. Vous savez ce que c’est le partage entre amis, entre gens qui luttent pour une même cause, c’est fort, puissant, indéfectible. Une femme d’une trentaine d’années m’a raconté qu’elle avait vendu pour une misère 100 euros de bons d’achat, accumulés depuis des semaines, pour pouvoir se payer le train pour venir manifester à Paris, depuis le fond des Yvelines. Elle préférait ça que d’avoir une amende.

Le cortège n’était pas encore parti que les gaz empoisonnaient déjà l’atmosphère, sous un petit 30° à l’ombre. La foule a fait quelques détours pour arriver sur les quais et le cortège a pris son rythme de croisière jusqu’à un peu avant la Bastille, où les poubelles ont commencé à être brûlées. De Bercy à la Bastille, tout s’est relativement bien passé, malgré quelques embrouilles. Sur la place, les Algériens nous ont accueillis en musique et les touristes nous félicitaient de notre détermination. Il y avait aussi beaucoup de presse étrangère. Comme ils sont sur place pour Notre-Dame, ils se sont fait un plaisir de relayer dans le monde entier, nos luttes, votre intransigeance, l’argent de vos amis, etc. etc. Après les nombreuses arrestations de leurs confrères, je suppose qu’ils ont peaufiné votre publicité.

Un peu lasses, sous la chaleur écrasante, nous étions avec la banderole en fin de cortège quand à hauteur du métro Bréguet Sabin, on s’est retrouvées coincées devant le petit square. Je connais bien le quartier, j’y ai passé 30 ans de ma vie, et c’est en toute impunité que j’ai accroché la banderole aux grilles du square. Le chef a mis au moins dix minutes à réagir et il nous a fait comprendre qu’il ne riait plus. On a été parquées un moment dans le square avant de rouler la banderole et de faire les vieilles un peu plus sages. J’ai été frappée par la jeunesse des CRS, c’était des enfants. Leur regard était presque vide, désappointé. Je n’en avais jamais vu d’aussi jeunes, j’étais navrée que vous utilisiez la jeunesse pour ça. Vous devriez avoir honte.

Au loin, au carrefour Richard Lenoir / Voltaire, ça pétait dur et on ne pouvait plus rejoindre le cortège. On s’est détournées vers la rue Amelot pour rejoindre la place de la République et on a passé les barrages comme des chefs, avec une banderole enroulée dans un camouflage digne de mon grand-père. J’avais aussi une arme secrète en option, que vous me permettrez de ne pas vous dévoiler ici. À notre arrivée, la place était à moitié vide et nous avons rapidement compris pourquoi.

Une de nos vieilles était nassée à Saint Ambroise et tous les accès à la place avaient été bloqués par les CRS. C’est là que les manifestants se sont dirigés sur Jules Ferry la rage au ventre. Ils ont brûlé tout ce qu’ils trouvaient et une épaisse fumée noire envahissait le quartier. Depuis la place, nous ne voyions que cela, mais là, j’ai regardé les images et j’ai compris votre talent. Vous savez parfaitement fabriquer la violence. Vous rendez fous les gens, puis vous les accusez de tous les maux. Excusez-moi de vous le dire, mais beaucoup d’hommes font cela. Le monde patriarcal est le vôtre et nous nous battons aussi contre cela.

Vu le désastre à l’angle faubourg du Temple / Valmy, ils ont ouvert les vannes de l’avenue de la République pour laisser le monde entrer sur la place, et ne plus pouvoir en ressortir. Nous les avons accueillis en héros, mais le piège s’est refermé sur nous. Une fois la foule suffisamment dense, les lacrymos ont commencé à pleuvoir. Des tirs en l’air où tu sais pas où peut atterrir la cartouche. Tu cours, ça pique, tu reprends tes esprits et tu cries : Vive la révolution ! Tu chantes avec les autres, tu souris à tous les vieux qui viennent te dire merci d’oser, bravo. Bravo à eux d’être encore là. Nous, on ne fait que notre devoir de citoyenne. On défend nos libertés, ne vous en déplaise, Monsieur le Président.

Le soir, en dînant au restaurant, grâce au RSA que la société nous verse après nous avoir exploitées pendant des décennies, je discutais avec une vieille copine de collège. Ça me fait plaisir de savoir que nous n’avons rien perdu de nos idéaux, même dans la merde. Nos parents nous ont laissé quelques subsides qui nous aident dans ces moments difficiles et nous permettent encore de vous tenir la dragée haute. Tous ceux qui manifestaient n’ont pas cette « chance », et si vous vous donniez la peine de regarder leurs visages, peut-être que l’humanisme dont vous vous revendiquez s’éveillerait en vous. Je n’ose y croire, mais gare à la revanche, quand TOUS les pauvres s’y mettront.

 

Et pour toutes mes copines et mes copains, un petit cadeau :

 

Allumer le feu © Johnny Hallyday

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