Détruire à tout prix

Le démantèlement massif, opéré de façon ostentatoire en haut lieu, de toute l’organisation du pays, mais également de la vie, de la joie et de l’expression, est presque terminé. Et si quelques zones de résistances persistent, on gaze, on casse, au burin ou à la matraque, car où y’a de la gêne, y’a moins de plaisir !

On a déjà fait le point un certain nombre de fois sur la disparition des usines, fermées ou délocalisées, les emplois perdus, les droits acquis disparus, les réductions de ceci et les augmentations de cela. C’est vrai que la destruction sociale est une part non négligeable du processus de déstructuration du pays, mais elle ne serait rien sans la liquidation préalable de ses Codes et de ses lois. Les opérations sont en cours, avant un effondrement total de tout ce qu’on aurait nommé jadis, justice, droits, liberté et autres foutaises.

Mais je ne suis pas venue vous parler de ça, enfin pas vraiment. Ce week-end avait lieu un teknival près de Redon, en hommage à Steve, noyé suite à une charge de CRS sur les quais de Nantes, lors de la fête de la musique 2019. Après quelques mois de rébellion, de jeunes ou de plus vieux, et quelques bras amputés, yeux crevés, visages tuméfiés, Steve a été un nouveau mort parmi les victimes de la police, mais celui-là symbolisait la jeunesse, toute la jeunesse, parce que toute la jeunesse danse. La mort de Steve a précédé les suicides d’autres jeunes qui n’arrivent pas à vivre dans ce monde imposé. Et ceux qui ne se suicident pas dansent. Et cela ne plaît pas aux forces du désordre qui avaient cru que la haine et la violence seraient institutionnalisées dès le lendemain des élections pré-présidentielles de ce dimanche de juin.

Alors ils se sont lâchés, comme des brutes, des sauvages, exhibant leurs trophées de matériel brisé, défoncé, comme une vengeance et un avant-goût de la suite qu’ils espéraient. Ils ont aussi arraché une main, et ne me dites pas que le môme n’avait qu’à pas ramasser l’explosif, on s’en fout ! Que faisaient des armes lourdes, des explosifs, des LBD, des burins ou des haches, dans ce champ où des jeunes étaient venus danser ? Détruire, anéantir, déstabiliser, blesser, tuer, et ne pas tolérer un hommage aux victimes est insupportable. Pour les jeunes, pour les parents, et j’espère pour tout le monde, mais je doute, n’ayant pas entendu grand monde du landernau politique s’émouvoir des violences de la police lors de ce week-end de 40e fête de la musique.

Destruction du matériel le 19 juin 2021, au Teknival, près de Redon © Montage Nantes révoltée

Alors, la jeunesse n’a pas voté. La jeunesse se prend des coups dans la gueule, fait la queue aux distributions alimentaires, passe un an et demi de scolarité totalement désorganisée, perd tous ses petits boulots et quelques euros sur ses allocations, reste enfermée plus d’un an, essuie les plâtres du Grand oral du BAC sans jury, voit ses droits au chômage réduits, et quand la jeunesse se réunit pour oublier un peu tout ça, on l’amende, on lui défonce le matos, on l’asphyxie aux gaz, on l’ampute, mais il n’y a plus de main pour mettre un bulletin dans l’urne. Comment pourrait-il en être autrement ? À part les appeler à voter à tout prix, où sont les propositions qui pourraient leur en donner envie ? Que font les régions pour les jeunes, à part de l’insertion à tout prix dans ce monde dont beaucoup ne veulent plus ? Que font-elles pour intéresser les habitants, jeunes ou pas, à la vie citoyenne ? Où sont la culture, le débat, la participation ?

Le président a préféré  s’occuper des jeunes qui suivent ce qu’on appelle des influenceurs, des machines à buzzer, abreuvant d’inculture les jeunes désœuvrés qui préfèrent se marrer plutôt que de se mettre une balle. Manque de bol, ils ne votent pas, ils dansent et emmerdent le Front national, tout comme ils méprisent le président et tous ceux qui lèchent la gamelle, à coups de décrets, d’alliances moribondes, de discours haineux, de répression… en toute impunité.

Le boomerang est en route.

Hommage à Steve © Lila Zarqa

Texte : Lila Zarqa, montage son et enregistrement : Thibaud SC
Vidéos : Clément Lanot et Maël T
Texte disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=FiyJdRKLYNA

 

Fresque en hommage à Steve Fresque en hommage à Steve

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