Ce président que tu ne connais pas

Samedi, je suis allée à la manif inter-régionale à Rennes, c’était ma 3e de cette série, et contrairement à ce qui se raconte, je vous assure que tout le monde a encore la patate ! Peinture jaune, bouteilles, insultes contre lacrymos, flash-ball, matraques et grenades multiples, pour un nassage en règle. J’ai chialé.

Je ne sais pas ce qu’ils mettent maintenant dans leurs grenades, mais ça fait carrément pas du bien. Je sentais bien que ça tournait mal, mais j’ai rien eu le temps de faire, même pas de traverser la rue. J’étais asphyxiée, mais ça passe vite et y’avait bien pire dans les rues adjacentes. C’est tout de même un peu bizarre les courbatures et les crampes que ça procure, et la fatigue aussi. Y’en a d’autres qui le disent aussi, y’a pas que les larmes avec les lacrymos…

Je ne vous raconte pas la suite, car après m’être fait pulvériser un peu de sérum par une street médic, je suis partie assez vite pour aller acheter le bouquin de Ruffin. Il était en plein milieu de l’étalage, mais je ne le voyais pas, avec mes yeux encore humides. Le vendeur a compati et m’a demandé comment ça allait dehors. C’est chaud, j’ai répondu, et il a fait la moue. J’aurais préféré vous ramener des sons des gens qui causent, l’ambiance, la fête, la manif, les charges de CRS, mais je suis rentrée dans ma campagne juste avec un livre. Et j’ai encore chialé.

Il est incroyable ce François Ruffin ! Comment fait-il pour avoir le temps de faire tout ça ? Député, journaliste, réalisateur, écrivain, chercheur, sociologue… C’est une histoire de génération, je me dis, celle des premiers de cordée. Tout au long du livre, Ruffin compare leurs trajectoires, et je crois que lui non plus ne comprend pas. Il le dit d’ailleurs : « Vous êtes fou », car c’est surtout à Emmanuel Macron qu’il s’adresse, tout en nous détaillant les conditions de vie précises de ceux qu’il a rencontrés, les vrais gens, comme Marie, qui a pleuré aussi en entendant le président.

Ça monte aux tripes tout au long du bouquin. L’histoire de Marie, AVS, de Christophe et ses collègues à Ecopla, de Peggy qui a perdu tous ses petits boulots après sa grossesse, et son mari qui fait de la « veille écologique » en contrat d’insertion (ça veut dire cantonnier en 2019), de Laurelyne, payée 230 € pour six semaines à 35 heures chez Cora en période d’essai, puis 50% du Smic en contrat pro de 6 mois. Et après ? Ben, rebelote. L’histoire de Patrick de chez Goodyear, et guitariste, la main broyée par une presse, faute de sécurités qui nuisaient au rendement. Depuis, les presses sont en Pologne.

Mais ce qui prend vraiment à la gorge, ce sont les monstruosités mises en place pour l’accession au pouvoir d’un robot de la finance. Indestructible tellement les pouvoirs en place l’ont modelé à leurs convenances. Je ne suis pourtant pas naïve, mais à ce point là, dans la fabrication d’un produit politique, j’avoue, je ne m’en étais pas rendu compte. La campagne présidentielle financée par Bercy me reste en travers de la gorge, mais la liste des responsables de tout le reste est tellement longue, les excès et abus de pouvoirs si énormes, les complaisances de toutes parts, pour sûr, le président a de la monnaie à rendre, et pas en pièces jaunes.

J’ai terminé le livre en quatre heures dimanche matin avec la boule au ventre et encore des larmes. De rage. Heureusement, par les sources d’informations qu’on se donne la peine d’obtenir, tout converge, on sait que rien n’est terminé. Les barjos des ronds-points commencent à rempiler, des actions de blocages économiques se déroulent chaque jour, la contagion se propage à l’étranger, Macron devient la risée et son clan se disloque. La propagande des chiffres et des sondages ne nourrissent plus que ceux qui les produisent, plus personne n’est dupe.

Ce pays que tu ne connais pas – François Ruffin
Éditions Les Arènes - 215 p. 15€

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