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Billet de blog 26 août 2021

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La France goy

Il y a quelques années, mon frère m’a dit qu’il voulait écrire un nouveau livre sur notre grand-père, philosophe, Résistant, héros, et tout le tralala. Quand il m’a proposé de l’aider pour les recherches historiques, nous étions loin d’imaginer ce qu’on allait découvrir et ce qu’il ne pourrait pas ne pas raconter.

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Quelle idée d’aller mourir pour la France ! Qu’avait-il bien pu se passer dans la tête de ce normalien promis à une grande carrière pour aller se jeter dans la gueule du loup ? Il ne nous a pas laissé grand-chose pour le comprendre, alors on a gratté dans les archives de toute sorte. On a relu ses exploits, ses maigres écrits, les témoignages de ses camarades, les appréciations de ses professeurs, mais c’est dans son dossier de demande de bourse pour l’ENS, promotion 1932, qu’un détail, à savoir le métier de son père : professeur à l’école de psychologie de la rue Saint-André-des-Arts à Paris, allait nous mener sur la route de cette France goy, c’est-à-dire non-juive.

Alors que l’on nous avait toujours dit notre arrière-grand-père masseur (on ajoutait pour dames d’un air entendu), nous le découvrions professeur à l’école de psychologie du docteur Bérillon, auteur de La bromidrose fétide de la race allemande, paru en 1915. Dès lors, les recherches allaient se concentrer sur Henri Gosset, le père de Jean mort à Neuengamme en décembre 1944. Débarqué à Paris en 1890, à seize ans, Henri voulait devenir médecin, après s’être découvert des talents de guérisseur dans son Cateau natal. Il commencera par faire le rebouteux dans sa chambre de l’hôtel d’Amiens, rue des Deux-Gares, tout en suivant les cours d’anatomie du professeur Farabeuf, puis ceux du professeur Laisné, soignant par la gymnastique et le massage, à l’hôpital Trousseau. Henri est fasciné et se rend partout où il peut apprendre. C’est au cours d’anthropologie zoologique de Mathias Duval qu’il va rencontrer Léon Daudet qui n’est pas encore, comme décrit dans ce roman, « l’obèse à nuque rasée engoncé dans son costume trois-pièces qu’il va devenir, marchant en tête des manifestations de l'Action française, protégé par ses Camelots du roi, tous frappant le pavé de leur canne à bout plombé. »

Ce qui fascine Léon, ce sont les mains d’Henri, il faudra absolument qu’il lui présente un grand ami de son père, grand spécialiste des mains. Il s’agit d’Édouard Drumont, également journaliste et écrivain, auteur de La France juive, pamphlet antisémite, best-seller aux 200 rééditions de 1886 à 1914, puis quelques autres de 1938 à 2018.

Fort du succès de ce brûlot publié grâce au soutien moral et financier d’Alphonse Daudet, Drumont lance la Ligue nationale antisémitique de France en 1889, à l’occasion des élections générales, mais sur l’affiche de campagne, il prévient : « Notre comité est trop pauvre pour présenter des candidats. Il est trop pauvre parce que les Juifs sont trop riches.[…] Au milieu de la confusion actuelle, votez toujours pour un bon Français de France. Au moins, lui, devant l’ennemi ne vous trahira jamais. Votez pour les Français qui arracheront notre patrie au joug des Juifs allemands. »  À partir de 1892, c’est avec son quotidien La Libre parole, sous-titré « La France aux Français » qu’il se spécialise dans la révélation de scandales, de préférence orchestrés par des Juifs, avant de fomenter l’affaire du siècle, celle du capitaine Dreyfus, mise en scène ici comme si nous y étions.

Dans la famille, on se plaît à croire notre arrière-grand-père Henri dreyfusard, c’est beaucoup plus confortable que d’avoir un aïeul antisémite, mais certains détails permettent le doute. Parmi les choses inscrites de façon indélébile, le contenu des actes d’état civil où l’on remarque que les deux filles d’Henri, issues d’un premier mariage, se sont chacune mariées avec un Juif et à chaque fois, leur père n’était pas présent à la cérémonie en mairie. Mais nous n’en sommes pas là. Printemps 1891, Léon Daudet et Henri Gosset finissent leur verre d’absinthe au Procope avant de se rendre au cercle de la rue Taitbout, le rendez-vous des meilleurs escrimeurs de la capitale. On ne savait pas non plus qu’Henri avait écrit un Manuel d’escrime, méthode rationnelle en 1898 avec son maître d’armes, Jean Cany. Il a aussi réalisé, d’une main de maître, deux planches anatomiques illustrant le mouvement, et posé pour les photos en fin d’ouvrage.

Démonstration de figure dans le Manuel d’escrime, méthode rationnelle (1898) © Ducourtioux – Collection BNF


La mémoire. L’importance de la mémoire. C’est ce que la fabrication de ce livre m’aura révélé. Il faut chercher, lire, gratter, même là où ça fait mal, surtout là où ça fait mal, et la mémoire surgit, révélant l’Histoire et ses éternels recommencements. En se plongeant dans les archives, on observe la similitude des pratiques politiques, des endoctrinements, et le souvenir apparaît sous la forme d’une odeur, d’une couleur, d’une pensée commune, de rancœurs partagées, transmises de génération en génération. Le livre, ce livre, c’est l’art de raconter la mémoire de l’humain, ce qui le construit autant que ce qui le détruit.

Rue Taitbout, Henri a fait belle impression. Contrairement à Léon, adepte du duel, c’est pour la beauté du geste qu’il prend l’épée et ça n’échappe pas à Gilbert Bougnol, star de la discipline, qui le convainc de préparer les Jeux olympiques d’Athènes de 1896 au cours de son futur service militaire. Dans une très belle scène, l’arrière-petit-fils d’Henri raconte la rencontre avec Jeanne, sa première femme, raccommodant son plastron à la veille de la sélection par les officiers instructeurs du bataillon de Joinville. Au matin, sur un petit nuage, c’est un véritable ballet qu’il présente au jury, ce qui déplaît fortement au président, le lieutenant-colonel Dobrowolski. Tiens, un Juif !

Une des plus grosses affaires révélées dans La Libre parole sera celle du canal de Panama. Deux ans plus tôt, en 1890, Drumont avait déjà écrit un livre sur le sujet, La Dernière bataille, mais rien n’est aussi fort qu’un feuilleton livré quotidiennement aux lecteurs, d’autant plus qu’il détient désormais les noms, les preuves de ce scandale de la corruption où se mêlent et se protègent politiciens, journalistes, francs-maçons, et surtout, tous les plus riches, tous les plus Juifs, ceux-là même qui auront ruiné des dizaines de milliers de souscripteurs avec cette affaire. La belle affaire !

On a du mal à mesurer aujourd’hui le poids de la presse de l’époque et tant que vous n’aurez pas pris votre abonnement au site Retronews, vous ne pourrez pas le réaliser. De l’importance des archives, de leur sauvegarde et de leur accessibilité. Si Retronews est payant (moins de 10 euros le mois), l’accès à la quasi-intégralité des archives du pays est gratuit, en ligne ou sur place. Les archives nationales, départementales, municipales, les archives de tous les corps de l’État, des notaires, des métiers, des syndicats et de tout ce dont le pays est fait, tout est gardé, et même si cela pose un réel problème de place, tout est tellement important, essentiel, qu’il faut continuer à pousser les murs.

Marcelle et Henri Gosset, 1911 © Archive familiale

C’est le dossier d’institutrice de Marcelle Bernard, conservé aux Archives de la ville de Paris, qui nous a raconté les déboires de sa rencontre, puis de son mariage avec Henri qui en a donc fait sa deuxième épouse en 1911 et la mère de Jean, notre héros initial. C’est au fin fond d’un carton aux Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine que j’ai trouvé un message codé de la main de Jean et pu consulter les microfilms de ses rapports au BCRA, à Londres. Grâce aux plans du cadastre napoléonien, nous pouvons reconstituer les scènes au cœur des quartiers de Paris, et même parfois, à l’aide du Street View de Google, repérer les passages secrets entre deux immeubles. À la Bibliothèque nationale, ce qui n’a pas été numérisé est consultable, même si l’endroit est l’un des plus désagréables qui soient, un ratage complet. Tous ces lieux, moches ou merveilleux, n’empêchent pas l’intérêt pour la numérisation et l’indexation que nous offre Retronews avec des informations inédites comme la disparition progressive dans la presse du mot juif remplacé par le mot boche et la représentation graphique du passage d’une haine à l’autre jusqu’en août 1914.

Mais avant cela, beaucoup de drames et de scandales auront passionné les lecteurs de La Libre parole, du Figaro, de L’Action française, L’Humanité, L’Intransigeant, La Guerre sociale, L’Aurore, L’Éclair, L’Écho de Paris ou du Libertaire et du Bonnet rouge, car bien sûr, il est aussi question des anarchistes. Eugène Bonaventure Vigo a dix-sept ans quand il sort de sa détention à la Petite Roquette et devient Miguel Almereyda (anagramme de Ya la merde), coqueluche des anars de Montmartre. Et c’est justement à Montmartre qu’a grandi la mère de Marcelle Bernard pour qui la Commune n’est toujours pas morte. Marcelle est anarchiste dans le sang, institutrice par vocation et forcément rebelle à l’Institution, comme son idole, Francisco Ferrer, anarchiste espagnol et fondateur de l’Escuela moderna en 1901.

Miguel Almereyda, Émily Cléro et leur enfant, le futur cinéaste Jean Vigo (1913)

De son côté, Henri fréquente toujours Léon. Ce soir-là, où il se plaint encore et encore de sa femme, Jeanne Hugo, dont il divorcera sous peu, Léon propose à Henri de lui faire rencontrer le professeur Bérillon qui recrute des assistants pour son Institut psycho-physiologique. On peut dire qu’Henri en deviendra un pilier, l’homme de confiance de Bérillon durant trente ans, d’abord assistant, puis professeur, et enfin trésorier de l’Institut devenu l’École de psychologie de la rue Saint-André-des-Arts. À cinquante mètres de là, les Camelots du roi, milice de l’Action française, ont établi leur quartier général.

Ce début de siècle est émaillé d’affaires en tout genre. Corruptions, assassinats, délations, trahisons, orchestrés par des patrons de presse sans scrupule, des politiciens véreux, des femmes offensées, des bandits à la petite semaine… au bénéfice du spectacle permanent offert au public à chaque édition des journaux. La croisade antisémite d’Édouard Drumont a vécu, d’autant qu’une fois la guerre déclarée, les Juifs, pas rancuniers, n’hésitent pas à s’engager en déclarant : « C’est le moment de payer notre tribut de reconnaissance au pays où nous avons trouvé l’affranchissement moral et le bien-être matériel. Juifs immigrés, faites votre devoir ! »

Edgar Bérillon (1859-1948) © Eugène Pirou

C’est donc au tour des Allemands. Déjà visés depuis plusieurs années par la bataille menée contre la compagnie "d’espionnage" Maggi, dont je vous laisse découvrir le goût inimitable, les Allemands vont être littéralement décortiqués de la tête aux pieds par le docteur Bérillon, et ce n’est rien comparé à l’odeur particulièrement fétide de la race qu’il décrit. Dommage qu’Henri n’ait pas pu raconter dans l’une de ses lettres à son oncle Hippolyte, mort juste avant, l’origine du feuilleton germanophobe que seul Bérillon a osé signer.

Le Français est ainsi fait qu’il lui faut un ennemi et s’il n’existe pas, il le fabrique. Venu de l’extérieur ou ennemi de l’intérieur, peu lui importe du moment qu’il y a de la haine pour stimuler son besoin d’en découdre, cette envie irrépressible de tout faire péter, de gagner les guerres, quoiqu’il en coûte.

Voilà. Je ne vous en dis pas plus, il y en a 512 pages !

La France goy – Christophe Donner
Éditions Grasset, 24 euros
Sortie 1er septembre 2021

La Libre parole illustrée, supplément hebdomadaire du quotidien d’Édouard Drumont. Une du 28 octobre 1893.

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