Mais quel est ce siècle ?

Depuis trois semaines, je tourne en rond, je n’arrive pas à écrire, je ne sais plus quoi penser. Le malaise qui m’a envahi depuis les révélations de Camille Kouchner devient insoutenable et la colère ne me lâche plus. Malgré son calme et peut-être même sa sérénité, je n’arrive pas à digérer cette histoire, tellement elle remue le passé.

Je vous rassure de suite, d’aussi loin que je me souvienne, je n’ai pas été victime d’inceste, ni de violences sexuelles (je n’ai pas dit sexistes).  Ce qui me trouble profondément, c’est que ce que l’on a nommé la « libération sexuelle » ait des conséquences aussi dévastatrices pour les enfants. Et ce qui me scandalise, ce sont les acteurs de ce mauvais film.

Heureusement, beaucoup démissionnent de leurs fonctions, celles qui leur valaient une ligne de plus dans le Who’s who du gotha parisien. Des places offertes, des places échangées, des places monnayées, au prix de tous les abus, sexuels ou pas. De ces dernières révélations, on retient surtout l’inceste et des précédentes, les violences sexuelles faites aux enfants, aux mineurs. Je ne peux m’empêcher de trouver des circonstances aggravantes à tous les entourages qui se sont tus, à ceux qui ont soutenu, à ces intellectuels issus d’une lointaine gauche plus ou moins révolutionnaire. Au-delà du profond sentiment de tristesse que m’inspirent ces vies abîmées, c’est une colère froide et noire qui m’étouffe.

Comment est-ce possible ? Vous, là, les gens devenus du pouvoir, vous qui vous battiez pour le droit à la parole, pour les droits des femmes, les droits sociaux, les droits tout court, regardez-vous un peu dans le miroir, bande d’assassins ! Oui, vous êtes des assassins ! Quand on est prêt à supporter que parmi votre beau monde, il y en ait encore qui se permettent de se faire sucer par des mômes et parfois même par les leurs, c’est participer, c’est assassiner des vies. C’est ancestral, vous dites ?

Ce qui est ancestral, c’est votre suffisance à vous croire au-dessus des autres, votre arrogance à paraître sur les plateaux télés, à écrire le bien, le mal, la loi. Car vous avez ces pouvoirs depuis si longtemps, souvent transmis de génération en génération. En effet, plusieurs ont passé depuis vos bancs de Nanterre ou d’écoles prestigieuses et les traces de vos méfaits sont terrifiantes. Vous avez intégré sans moufter les meilleures places des pouvoirs organisées, entre autres, depuis les salons de cette fameuse association Le Siècle.

« L’association « LE SIÈCLE », créée le 2 septembre 1944 et déclarée le 15 février 1946, a pour but d’organiser et de favoriser la rencontre de ceux qui sont particulièrement attentifs à la chose publique; elle se propose de rapprocher notamment des personnalités politiques, des hauts fonctionnaires, des syndicalistes, des industriels, des financiers, des journalistes, des membres de professions libérales, des personnalités de la vie culturelle et scientifique, pourvu qu’ils portent un vif intérêt aux problèmes généraux que pose l’évolution de la Cité… » Article 1er.

Mais voilà, ne vous en déplaise, nous avons changé de siècle. Terminés les petits arrangements entre amis. Terminés les abus sexuels et les sauteries abusant des corps d’enfants, d’adolescentes et d’adolescents. Entrés adultes dans ce nouveau millénaire, ils ont décidé de vous dénoncer. Grand bien leur fasse. Les penseurs de la destruction du vieux monde se le prennent dans la gueule avant la prescription de tous leurs méfaits cachés. Dans quelle catégorie des membres du Siècle ne trouve-t-on pas de scandale politique, financier, sanitaire, ou d’abus de pouvoir ?

C’est donc au cours de ces dîners du Siècle que vous vous répartissez les rôles, même si cette association n’est certainement pas la seule à réunir les personnes les plus influentes du pays. Chacune œuvre dans son domaine pour garder son pouvoir de domination sur les autres, ceux qui n’en sont pas. Les nombreuses places au sein des Conseils d’administration pour lesquelles vous vous cooptez sentent la consanguinité, et ça pue. Ce qui empeste ce XXIe siècle, ce sont les vieux restes des précédents et les chemins que vous n’avez pas choisis en vous rangeant du côté le plus lucratif, et donc le plus puissant.

De gauche, de droite ou du centre, les membres de ces cercles ont détruit les libertés, les tentatives d’égalités, gardant la fraternité pour leurs affaires personnelles. Quel rapport avec cette affaire d’inceste ? Le rapport, c’est le malaise et le dégoût que m’inspirent les silences et les complicités. Est-ce d’avoir grandi parmi certains de ces gens, ou de les avoir côtoyés au cours de ma vie, qui me révolte tant ? Je crois que c’est la trahison qui me blesse le plus.

Au lieu d’intégrer les cercles plus ou moins obscurs pour faire changer le monde, ils se sont fourvoyés dans des manigances économiques des plus dévastatrices, se partageant les pouvoirs au nom de leur grandeur intellectuelle. Alors il n’y a plus de gauche, ni de droite, ni de centre, mais un conglomérat de gens d’affaires, et les extrêmes, comme on les appelle, ont pris leurs aises, réveillés par les injustices, les profits et les abus, devenus monnaie courante.

Je ne parle pas tant des extrêmes de droite ou de gauche, mais des extrémismes qu’ont engendrés les (in)actions, les paroles et les silences de nos (devenus) dirigeants de ce monde. Les exemples sont si nombreux et je me répéterais encore si je les listais ici, mais de nouveaux scandales éclatent comme celui des violences, des viols d’enfants ou de l’inceste, faisant ressurgir la peine de mort, l’imprescriptibilité ou l’âge du droit de baise. Là non plus, le boulot n’a pas été fait et l’on comprend mieux aujourd’hui pourquoi.

Ce n’est pas de l’éducation sexuelle que de se faire branler par des mômes et laisser faire ne vaut pas mieux. On nous dit que, dans le cas d’Olivier Duhamel, beaucoup ont parlé et que personne ne voulait entendre, mais je n’y crois pas. Ils ont très bien entendu, mais n’ont pas voulu agir vraiment, préférant sauvegarder leurs places et leurs pouvoirs. Mais c’est toute notre société qui est organisée comme cela et la trahison est que tout ce petit monde ait pourri le nôtre depuis des décennies. Ces arrivistes, économistes, profiteurs, philosophes, gens de loi, professeurs de grandes écoles, dirigeants de multinationales, patrons de presse et leurs suppôts… tellement de ces gens se sont gavés en prônant la liberté de tout, mais surtout la leur.

Liberté sexuelle. Liberté de détruire. Liberté de tuer. Liberté de licencier. Liberté de supprimer des droits. Liberté de nous vendre. Liberté d’en faire loi.

Viendra le temps où ils n’existeront plus. Le temps où nous aurons repris nos libertés, mais n’attendons pas le siècle prochain pour les virer.

Merci de votre participation !

Représentation des Lumières © Lemonnier Représentation des Lumières © Lemonnier

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