Préavis de licenciement

À l’heure où l’on nous demande moult sacrifices, où les obligations succèdent aux interdictions, où l’on crève sous le poids des lois votées par une poignée d’individus, la moitié des députés de la République française se fout de ce qui se déroule à l’Assemblée dans le cadre de cette crise sanitaire.

La tragédie qui se jouait cette dernière semaine était particulièrement oppressante face aux mille et quelques amendements déposés pour assouplir, voire abolir, les nouvelles règles de la loi à venir. Déjà, les dernières mesures imaginées étaient difficiles à digérer, mais la fin de non-recevoir violemment assénée par le rapporteur de la commission à chaque tentative de modification d’un texte, d’une ligne, d’un mot, lors des débats, était plus que révoltante. C’était mille fois un coup de poignard, mille fois une humiliation, mille fois le mépris, mille fois la condescendance, et je continuais de regarder en direct cette descente aux enfers du débat parlementaire.

Les heures défilaient et toujours rien. Seuls quelques amendements apportés par la REM arrivaient à obtenir l’approbation par le vote, à main levée ou au scrutin public, c’est-à-dire à la machine, celle avec le bouton qui fait souvent se tromper les uns ou les autres. Je crois que deux ou trois fois, des élus d’autres camps ont eu gain de cause, presque surpris eux-mêmes par tant de reconnaissance, et les applaudissements de retentir. Mais le plus souvent, dans un temps de parole restreint, l’opposant aux conditions d’instauration d’un passe sanitaire tentait un raisonnement, une alerte sur les conséquences ou une vision prémonitoire des dérives possibles. Tantôt l’énervement l’emportait, tantôt le désarroi, et la défense de l’amendement se transformait en une humiliante supplique au bon vouloir des seigneurs, mais rien n’y faisait, le couperet tombait inlassablement : rejeté, rejeté, rejeté, rejeté…

Mais combien étaient-ils ces jours-ci sur les 577 élus alors qu’il suffisait parfois de quelques voix pour faire basculer le vote ? J’ai bien lu le plaidoyer du camarade Mélenchon sur la dure réalité de la vie parlementaire, mais tout de même, je m’interroge. Le 22 juillet, à l’issue de débats interminables, le vote sur l’ensemble du projet de loi a recueilli 231 suffrages : 117 pour, 86 contre et 28 abstentions.

Il est des lois d’une importance extrême, de ces lois tant décriées que la vigilance de tous les représentants politiques du pays, et particulièrement de ceux qui décident in fine, doit être plus que jamais monopolisée. Ils doivent nous dire droit dans les yeux que nous ne pouvons pas disposer de notre corps, de notre santé, comme bon nous semble. Ils doivent aussi assumer d’empêcher ceux qui ne se plieraient pas aux ordres d’aller au cinéma, au bistrot, au resto et de se déplacer en transport collectif. Il faudrait également expliquer pourquoi les règles ne sont pas les mêmes à l’hémicycle que dans un autre service public. Les élus ne travaillent-ils pas dans une institution publique ? Ne rencontrent-ils pas au moins des dizaines de personnes par jour pour qu’ils ne soient contraints de se faire vacciner ou de présenter un passe sanitaire à l’entrée ? Alors mieux vaut ne pas y être peut-être ? Se dérober au vote pour ne pas en porter la responsabilité ? Risquent-ils le licenciement pour leur égoïsme et leur irresponsabilité ? (Pour reprendre la dernière du président à propos des réfractaires.)

Il est donc de ces lois qui devraient imposer plus qu’une minorité de 117 élus pour être promulguée, alors pour faire passer la pilule, le Sénat est le bienvenu. Ses élus, dont l’absentéisme est nettement moins caractérisé, ont bien ficelé le deal avec le gouvernement, prévoyant une nouvelle « indemnisation des entreprises pour cause de pertes subies du fait de la baisse de fréquentation causée par le passe sanitaire », comme s’en vantait son président dans l’après-midi du dimanche 25 juillet. Lors de la commission mixte paritaire, ils ont fait supprimer le licenciement pour cause de non-vaccination ou absence de passe sanitaire, mais ont validé la suspension du contrat de travail et donc du salaire jusqu’à mise en conformité du récalcitrant. Les jeunes de 12 à 18 ans ne seront pas exempts de fournir le sésame, et pour ce qui est d’aller boire un coup en terrasse, les sénateurs ont aussi lâché l’affaire. Le détail est là et n’espérons rien du Conseil constitutionnel.

Pour en revenir au préavis de licenciement, disons que nous ne sommes pas suffisamment satisfaits des travaux élaborés par la majeure partie de la promotion 2017 de l’Assemblée nationale. Nous ne les payons pas pour ne pas débattre et être absents lors des votes des lois les plus importantes de cette législature. Les gouvernements ne nous ont pas non plus donné satisfaction, malgré d’incessantes relances hebdomadaires. Les blessés, les morts, les pauvres. Les jeunes, les vieux, les femmes. Les soignants et les agents. Les avec ou sans emploi. Ceux-là ne sont plus disposés à laisser 156 individus* imbus de leur pouvoir législatif régir leur quotidien jusque dans les moindres détails au nom d’une sécurité sanitaire qui n’est que le reflet de leurs peurs. Leurs craintes sont justifiées, car tout est une histoire de rapports de forces et il semble que celui engagé avec la rue ne soit pas terminé.

*156 au vote final ce lundi 26 juillet vers 1 heure du matin 

 

Pupitre de vote d'un député © Benoit-caen Pupitre de vote d'un député © Benoit-caen

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