Et toi, comment t’as peur ?

Toutes ces angoisses qui montent, au rythme des déclarations gouvernementales, alimentées par les experts du monde médiatique et les non moins experts des réseaux sociaux, nous poussent à choisir entre nos peurs les plus tenaces. Mais, organiser la psychose est un art, y résister est un devoir.

Comme je n’ai pas fait l’ENA, je n’ai pas appris les leçons de base, mais j’imagine qu’il doit bien y avoir un chapitre consacré à la manipulation des masses. Il faudra toujours un ennemi pour fédérer, dit le cours de stratégie. Ensuite, je suppose qu’il est conseillé d’amplifier les désastres causés par l’adversaire pour mieux attiser et entretenir l’affolement. Les derniers gouvernements n’ont eu de cesse de créer l’inquiétude au lieu de régler les problèmes, car ils en sont bien incapables, preuves à l’appui.

Sans remonter à Mathusalem, regardons cette grande peur du chômage qui aura permis les lois réduisant les droits des travailleurs et leurs allocations de chômage. Il suffit de cautionner, voire de financer, quelques grandes campagnes de licenciements pour introduire la peur de perdre son emploi, la jalousie des licenciés et le mépris de ceux qui cotisent pour les fainéants. En deux temps, trois mouvements, vous obtenez déjà de bonnes rancœurs. Les solutions alternatives, comme ici le partage du travail, le renforcement des mesures de protection, le revenu minimum et autres foutaises n’ont pas lieu d’être. Elles conduiraient à un sentiment de confiance, ce qui reviendrait à annihiler tous les efforts entrepris pour maîtriser l’inquiétude.

Après, il faut les outils. La panoplie est large, mais le premier, le plus puissant, est encore la télévision au vu des résultats des élections successives. Internet n’en est que l’écho avec ses millions de râleurs qui transmettent inlassablement les pires nouvelles. Le nombre de chômeurs, les cas positifs, les morts… enfin, eux ne font plus trop recette, alors on sort des décrets, des lois, pour bien faire assimiler le danger imminent. On ne sait plus si on a peur du virus, du collègue, du gendarme ou de la mort ! Quand, dans la panique de leurs incompétences devenues trop visibles, le ministre, le président ou le député sentent le vent tourner, ils font front. Mais plutôt que de démettre de leurs fonctions ceux d’entre eux qui n’étaient pas à la hauteur des situations, ils se serrent les coudes en brisant toute rébellion naissante.

Faute d’avoir réussi à maintenir ce qu’ils appellent l’ordre républicain avec des milliers d’hommes et de femmes armés jusqu’aux dents, faisant payer avec zèle aux rebelles leurs samedis gâchés, leurs heures supplémentaires non payées, et tout ce qu’eux-mêmes peuvent ressentir à faire ce métier, dans ces conditions. Je ne dis pas que certains ne sont pas entrés dans la police pour casser de l’arabe, du noir ou du gauchiste, mais on sait, on en a la preuve, qu’ils ne sont pas tous comme ça. Donc, certaines troupes sont fatiguées de verbaliser, plutôt que de faire un boulot qui serait de venir en aide à la population, de régler les conflits de voisinage avant qu’ils ne dégénèrent, de protéger une femme violentée et tant d’autres choses, plutôt que de cogner à tout-va. C’est quand la police n’en peut plus qu’il est temps de sortir la technologie.

Le futur, la science-fiction, l’inconnu, le progrès disent certains, et c’est comme ça que les drones ont débarqué. Il me semblait pourtant que des personnalités politiques encore lucides avaient retoqué cette pratique il y a quelques mois. J’ai dû rêver.

Marseille, le 27 août 2020 © Anne Eyer

Après ce petit interlude, revenons-en à nos moutons, et à la peur du loup en quelque sorte. Le loup de cette histoire aurait la forme d’un pangolin, ou d’une chauve-souris, c’est selon. On dit qu’il aurait paralysé le monde entier. On a encore du mal à atteindre le million de morts, et quand on compare aux nombres de morts des autres fléaux, tout cela devient dérisoire, mais il est trop tard. La boîte de Pandore ouverte a répandu tous les maux de la Terre et la peur a atteint son paroxysme parmi les humains. Dans les chaumières, on parle de faire des réserves pour l’hiver, on compte pour évaluer combien de temps on tiendra. Ce qui nous attend demain. On se rassure avec 100 euros de plus pour la rentrée scolaire des mômes, mais on les mettra de côté, au cas où. Si on a encore un boulot, c’est avec la peur au ventre qu’on y va, par crainte de le perdre ou avec la trouille de la contagion. Peu importe, le mal est fait, la maîtrise de la population est en marche.

Dans les manuels, je me plais à penser qu’il est écrit qu’à la fin, ce sont eux qui gagnent, mais la vraie vie n’est pas inscrite dans ces livres. Il s’agit de théories, de manigances et d’entourloupes pour faire croire encore à la domination des puissants, malgré la petitesse de leur pensée unique : le pouvoir. Au risque de me répéter, nous sommes le nombre, et cela devrait nous suffire à endiguer toutes nos inquiétudes, pour peu que la solidarité prenne le pas. La solidarité pour ne pas accepter ce monde que nous appréhendons dans la peur organisée, la pleutrerie sans complexe et la désolation générale. Je crois faire une overdose de toutes ces obligations, ces interdictions, ces contrôles, ces verbalisations. C’est comme si ma tête et mon corps étaient arrivés à saturation.

Je n’ai plus peur de rien.

Affiche mai 68 © coll. Gallica Affiche mai 68 © coll. Gallica

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