Qu’est-ce qui nous retient?

Après des décennies à regarder passer les wagons de démantèlement des sociétés, les populations se sont soulevées. On attendait un cataclysme pour l’an 2000, mais ce n’est que dix ans plus tard que les révolutions ont recommencé à fleurir. Si les peuples arabes ont ouvert la voie, nous n’arrivons pas à tracer un autre chemin que celui imposé.

Est-il trop tard pour changer le cours d’une société engluée dans la corruption et ses bénéfices ? La mondialisation nous a-t-elle rongés à tel point que nous ne serions plus que les pions d’une partie d’échecs entre puissants ? Nous nous insurgeons bien sûr, mais que valent nos livres, articles, billets et leurs lots de prix, de like ou de recommandations si nous ne passons pas aux actes?

De la vie en autarcie au développement des circuits courts, des zones à défendre aux squats, des jardins partagés aux magasins solidaires, de nombreuses initiatives de vivre autrement voient le jour ici ou là, mais la part est si infime qu’elle est loin d’ébranler le pays. Le manque à gagner est compris dans le système, un peu comme un supermarché introduit dans ses prévisions le coût des invendus ou des vols. Pendant que les gros s’empiffrent, nous nous réjouissons de nos petites actions personnelles, à la maison, dans le quartier, voire à l’échelle d’une ville. On nous fait croire qu’éteindre notre lampe de chevet est bon pour la planète tandis qu’on illumine les métropoles à outrance, et nous obéissons, chacun dans notre coin, avec nos petits gestes personnels. Notre individualisme est orchestré depuis longtemps et nous battons la mesure, disciplinés que nous sommes.

Pour beaucoup, confortablement installés dans le monde moderne, avec ses avantages technologiques, industriels, sociétaux, nous n’aspirons pas particulièrement à nous passer d’Internet, de nos voyages ou de nos droits acquis à la sueur de nos ancêtres. Nous avons peur du lendemain et certains l’expriment en manifestant, comme s’ils allaient être entendus. Moi-même, je me prends au jeu parfois, mais le défilé n’a jamais été ma tasse de thé, j’ai dû être sevrée dès mon plus jeune âge. J’ai cru longtemps aux petits pas, ceux qui font avancer la société comme on dit, mais à quoi sert de sauver une femme des griffes de son mari quand tant d’autres meurent encore de n’avoir pas voulu se taire ? À quoi bon tenter de convaincre des électeurs du FN quand tant de gens croient à ce rassemblement des haines ? À cela aussi nous sommes disciplinés. « Haïs ton prochain, il te le rendra bien », est désormais la devise.

D’où qu’il vienne, l'étranger est suspect. La femme, quelle qu’elle soit, est soumise. J’en vois déjà se dresser, mais oui, la femme est soumise, ne serait-ce que culturellement. Qui serions-nous pour juger le port d’un voile, quand on laisse les femmes mourir sous les coups d’un homme ? Aux hommes qui inévitablement me répondent : « Et les hommes alors ? Eux aussi sont des victimes parfois… », je confirme. Parfois.
La gauche est l’ennemie de la droite (enfin ça, en vrai, c’était dans le temps), les extrêmes de tout le monde, le bio des OGM, les Taxis de la Marne des Uber, et les Gilets jaunes du gouvernement. Même les agents de l’État sont ses ennemis et l'on ne peut pas faire tourner un pays contre lui-même, c’est contre-productif.

Alors de quoi sommes-nous capables ? Descendre dans la rue ne sert qu’à nous occuper et à nous fatiguer de nos paroles inaudibles ou encore, à subir la répression policière, celle de l’État, qui devait nous protéger et nous accompagner. Nous présenter à des élections, plutôt locales, car on nous dit que c’est par là que ça passe ? J’ai pu voir dans mon village le résultat des dernières élections municipales où avec 33% des voix, la liste dissidente a obtenu trois sièges sur dix-huit, avant que ses élus ne démissionnent les uns après les autres. Peut-être faudrait-il ne pas être opposant, mais "force de dialogue". Ah, ah, ah, la bonne blague ! Le dialogue n’existe pas en dictature et qu’il s’agisse de violences physiques ou psychiques, personnelles ou institutionnelles, la tyrannie n’a jamais mené à des compromis.

Certains penseront certainement que j’exagère à parler de tyrannie, alors disons, tyrannie de l’individualisme. Avoir son chez-soi, sa femme, son mari, ses enfants, ses amis, son travail, et le monde peut bien crever tant que l’on peut faire ses courses le dimanche. Qu’adviendrait-il de ces mouvements de révolte si nous nous contentions des miettes hallucinogènes que l’on nous jette à la figure ? Trop heureux d’une réindexation des pensions de retraite, d’une prime non imposable ou d’une augmentation, si honteuse soit-elle, nous nous tairions ?

Ce samedi encore, dans les rues de nombreuses villes, les plus courageux étaient là, solidaires des autres rébellions. On le voit bien, le problème est mondial, les gens en ont vraiment assez du système qui ne tourbillonne que dans un sens, à faire perdre la raison et anéantissant tout sur son passage. Nous sommes certainement au début d’une nouvelle ère, comme le disent les spécialistes, mais de la mobilisation de tous dépendra son devenir. Se mobiliser, c’est aussi parler, écrire, diffuser, expliquer et recommencer. Mais de tout cela, il ne suffira pas.

Jusqu’où sommes-nous encore capables d’aller ?

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