Ne pas ouvrir avant juin 2021

C’est ma fille qui a posté ça l’autre jour sur son réseau préféré. La photo d’une enveloppe contenant une lettre à elle-même à n’ouvrir qu’en juin 2021. Je n’ai pas demandé à mon robot quotidien si c’était une pratique courante, mais peu importe, ça me plait comme idée.

Maintenant que tu as ouvert cette lettre, tu vas te souvenir comment nous en sommes arrivés à construire le monde dans lequel tu vis maintenant. Deux ans ont passé et de là où je suis, je ne peux qu’imaginer la situation. Je te souhaite le meilleur.

Nous sommes à la fin du mois de mai 2019 et les élections européennes viennent de se dérouler. Je n’ai pas trop regardé la télé, car c’est très énervant quand on perd une élection d’écouter les experts déblatérer sur les raisons de la déraison. Quant à notre président, je l’ai aperçu hier soir en direct de Bruxelles où il s’était réuni avec les autres grands dirigeants de l’immense Europe pour qui 51% des inscrits n’ont pas voté. Il était tout sourire, bien qu’un peu pâle, et affirmait qu’il ne s’en laisserait pas conter à propos des têtes prévues par ses partenaires aux quatre postes clés de cette vaste union.

Bref, ambiance gueule de bois sauf pour certains qui claironnent leur victoire, malgré la perte d’un élu, ou d’autres qui regrettent leur défaite en en gagnant six, et les réseaux de s’enflammer sur les pourcentages, les traîtres et les salauds. Du côté des Gilets jaunes, certains veulent tout lâcher, mais hier, ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu autant de monde à l’AG. Chacun racontait sa dernière action ou celles à venir. Ça faisait plaisir d’entendre les femmes racontant la nuit passée à coller des photos de blessés sur les affiches de la REM. Une équipe en ville, une autre en périphérie. Certaines ont dû s’y reprendre à quatre fois face aux bandes rivales. Décollage, recollage, décollage, recollage…

Tu te rappelles le plaisir d’une action réussie ? Quand t’es partie à l’aube bloquer le Crédit Agricole, et les discussions avec les cadres qui croient soutenir les agriculteurs. Quand t’as bloqué le dépôt de carburant, le centre de tri, ou le supermarché où des caissières venaient de se faire licencier pour avoir refusé de travailler le dimanche. Quand t’es allée ravitailler les grévistes de la raffinerie grâce aux cantines de luttes. Quand t’as libéré un péage et que les automobilistes t’ont remerciée et donné un billet pour la cause. Il ne faut pas oublier l’action des plus endurcis, des plus jeunes ou des plus désœuvrés, ceux qui n’en n'ont vraiment plus rien à foutre.

Pour ceux-là, il y a deux écoles : ceux qui approuvent et les autres. Mais en vérité, tout le monde adore. Tout le monde veut être Robin des bois, prendre aux riches, donner aux pauvres. Il n’y a que le président pour préférer le rôle de Jupiter, maître du monde, c’est un truc de môme. Bien sûr, beaucoup ne sont pas (officiellement) d’accord avec ce qu’ils appellent la violence. Comme si casser des vitrines était plus grave que de crever des yeux, mutiler à vie, ou même tuer. Ils ont beau ne pas être d’accord, je vois bien dans leurs yeux une lueur d’admiration. C’est ça les 50% qui soutiennent encore le mouvement. Nous en sommes là, juste avant l’été.

Deux ans passés, tu peux encore te souvenir de tout cela, mais te rappelles-tu de la grande répression qui a débuté en 2016, lors de la mise en place de la loi Travail ? Le président était alors ministre de l’Économie, ou plutôt dans ses bureaux d’où, aux frais de la République, il préparait son coup d’État. Tu me diras, un coup d’État, ça se passe souvent depuis l’intérieur. Dans notre coin, c’est le 1er mai 2016 que la répression a été démultipliée. Les gaz, les coups, les nasses, les GAV… Ça me fait penser que mardi prochain, une vingtaine de personnes passent en procès pour des méfaits mineurs datant de cette période. Trois ans de procédure pour de la mousse expansive sur quelques machines à composter des billets et ne parlons pas des peines à venir !

Je ne me demande pas trop comment va le dérèglement climatique, car là où il y a de l’argent à se faire, le système est roi. J’imagine qu’en deux ans (même si c’est court), on t’a proposé plein de solutions pour participer à la sauvegarde de la planète. Changer ta chaudière, ta voiture, peut-être même ta maison, si l’isoler parfaitement est vraiment trop compliqué. Disons que tu as choisi la chaudière, car c’est ce qui te coûte le plus cher et qui te rapportera le plus. À toi et aux entrepreneurs que tu auras dû prendre, car je suppose qu’il est toujours interdit de faire les travaux soi-même pour toucher les subventions. Mais en fait non, je sais que tu n’as pas d’argent et que 30% du total, c’est déjà bien trop.

Quand les Gilets jaunes sont sortis, le 17 novembre dernier, tu n’aurais jamais cru en être là six mois plus tard. Pourtant, l’été arrive et il sera chaud. L’été sera jaune, en maillot, en gilet, au soleil, l’été 2019 s’annonce inventif, mouvementé, surprenant, mais toi seule peux me dire où nous en sommes quelques mois avant ce qui aurait dû être la seconde consécration du maître.

Avez-vous continué les multiples actions qui par leur cumul ont déstabilisé l’économie ? En plus d’Amazon, as-tu fini par boycotter Intermarché, Super U, Décathlon, Leroy Merlin ? Avez-vous suffisamment interpellé les parlementaires, à tel point qu’ils ont accepté le RIC, la proportionnelle, avant même la dissolution ? Car dis-moi, vous l’avez bien eu la VIe République ? Et le roi, il est devenu quoi au fait ?

Ne t’inquiète pas si vous n’avez pas atteint tous les objectifs, ce qui compte, c’est le mouvement, c’est la vie, on lâche rien !

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